Le joual et la route

Michel Tremblay à l’époque où il aurait pu rencontrer Jack Kerouac.
Photo: Archives Le Devoir Michel Tremblay à l’époque où il aurait pu rencontrer Jack Kerouac.

Le Vieux-Montréal, si désert en pleine semaine les soirs d'hiver, abrite le théâtre Centaur, espace de lumière dans la petite rue Saint-François-Xavier. Dans un resto du coin, qui s'apprêtait à fermer à l'heure des poules histoire de rendre le quartier plus fantomatique encore, un couple de francophones demandait mardi soir: «Mais où se trouve le Centaur, au juste?»

Il s'y rendait pour la première fois, me suivit comme une outarde en chef après un signe de ralliement. Avais-je un quelconque mérite à connaître la place, voisine des anciens locaux du Devoir? À l'époque, on ne le fréquentait pas tant que ça, ce beau théâtre anglophone, planté sous notre nez. Ça prenait un événement phare, et ça le prend toujours. Erreur! La culture devrait sauter toutes les clôtures, mais deux solitudes s'opposent sous le ciel montréalais, venteux ou pas.

Bien sûr, dans les champs des arts visuels et de la musique (où la barrière linguistique est absente), les deux auditoires se côtoient. Ces jours-ci, à l'Opéra de Montréal, une double faune endimanchée court voir La Tosca, sur une mise en scène toute de classicisme et de fluidité. Et ce duo de voix chantant les thèmes universels de l'amour et de la liberté offre à chaque camp, sinon la surprise, du moins le sens du mot «beauté».

Mais ailleurs, au théâtre surtout, chaque communauté loupe des trucs formidables, ne profitant pas des avantages de la double culture de la métropole. Les rancunes politiques déteignent encore sur tout.

Sauf que le Centaur lançait cette semaine en première mondiale la pièce Michel & ti-Jean de George Rideout, vrai pont entre deux rives. Ce dramaturge d'origine texane établi dans les Cantons-de-l'Est a imaginé la rencontre (fictive) en 1969 du jeune Michel Tremblay, dont les géniales Belles-soeurs venaient d'être publiées, avec Jack Kerouac, pape de la Beat Generation et auteur de l'iconique On the road.

Que Kerouac, né dans une famille québécoise transplantée au Massachusetts, ait d'abord été prénommé Jean-Louis, alias ti-Jean, joualisant sur les genoux de sa mémère adorée, cela appartient à la petite histoire. Michel Tremblay, à deux décennies d'intervalle, aura grandi rue Fabre dans un terreau pas trop différent du sien, après tout.

George Rideout a relevé d'évidents parallèles entre les deux hommes, dans leurs créations comme dans leurs vies: même berceau populaire, même matriarcat, même musicalité des mots sur des tonalités différentes, etc. Le vrai Michel Tremblay, à qui Rideout expédia sa pièce, avec raison enthousiasmé par sa force, l'a mis en contact avec le Centaur. Alors voici!

Rien du théâtre qui roule des mécaniques, mais un texte brillant, pénétrant, des personnages qui imposent d'emblée leur souffle. Kerouac, qui fit rêver les beatniks du monde entier et convertit une folle jeunesse des années 50 aux joies de l'errance, est alors en fin de course, envoyant balader les hippies qui l'adulent, alcoolique, amer, génie bougonnant. Il reçoit en Floride la visite de Tremblay, ivre de jeunesse et de projets littéraires, tremblant de rencontrer son héros.

Cette mise en scène toute simple laisse place aux mots: deux chaises, une table de billard, une bouteille de scotch partagée jusqu'à l'ivresse des deux hommes, l'un en ascension, l'autre au bord de la tombe, abordant leurs vies, leurs deuils respectifs, les vertiges de la création.

Excellents interprètes, par-dessus le marché. Vincent Hoss-Desmarais dans la peau du jeune Michel Tremblay (il lui ressemble), plein d'idéal et de fougue, ânonnant un anglais truffé de mots québécois, et Alain Goulem en Kerouac déchu, bouffi, mais capable de reconnaître la valeur des Belles-soeurs, de discourir brillamment sur la création et de recouvrer çà et là son joual d'antan.

Au chapitre des trouvailles, il faut saluer ces airs de free jazz superposés à la prose de Kerouac. Qualifiant Les Belles-soeurs de symphonie, Kerouac attribue à chaque personnage féminin de la pièce de Tremblay un instrument, leurs accords servis en trame sonore, comme dans Pierre et le loup de Prokofiev.

Michel & ti-Jean aborde, entre autres, l'héritage catholique, à travers la révolte de Tremblay, et le mythe du paradis réinventé par Kerouac, renvoyant dos à dos les deux faces d'un même héritage.

Nous voilà jaloux que pareille idée ait pu fleurir hors de nos rangs francophones, dont ces deux géants des lettres sont issus. La pièce témoigne par-dessus le marché d'une connaissance profonde des oeuvres de ces créateurs, toujours citées à bon escient.

Quelques longueurs en fin de parcours, mais rien pour plomber ce Michel et ti-Jean, qui culmine sur les démons de chacun, à la chute des voiles, laissant le vieux lion à ses détresses et le jeune auteur admiratif à la nécessité de déboulonner les statues pour imposer sa voix. On applaudit de bon coeur, impressionnés.

Il y avait surtout des anglophones dans l'assistance ce soir de générale, venus à la rencontre de cultures emmêlées, où le joual coulait vers l'anglais et vice-versa, célébrant des styles différents qui créaient en se frottant de nouvelles harmonies. J'espère que les deux communautés s'y côtoient depuis lors et s'y côtoieront jusqu'au 7 mars. Tant de portes s'ouvrent par où le vent s'engouffre au Centaur; toutes langues confondues, un pied sur le Plateau Mont-Royal, le second dans une américanité réinventée par le fils errant d'une autre grosse femme d'à côté.

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