Un moment charnière?

Depuis l'annonce, au beau milieu des Fêtes, de la prorogation du Parlement jusqu'en mars, l'avance du Parti conservateur dans les intentions de vote a fondu. Malgré les bonnes notes accordées au gouvernement Harper pour sa réaction rapide à la crise humanitaire en Haïti, la tendance ne se dément pas.

Alors que les projections de sièges de la maison de sondages Ekos plaçaient la formation de Stephen Harper en territoire majoritaire au milieu de l'automne, son plus récent relevé hebdomadaire donnait l'avantage au PLC, 119 sièges contre 110, la semaine dernière.

L'importance de ce revirement et sa résilience font dire au sondeur Frank Graves que la correction en cours sur le front des intentions de vote pourrait finalement être structurelle. En entrevue avec un quotidien torontois la semaine dernière, le sondeur disait déceler un ras-le-bol plus généralisé à l'égard du gouvernement conservateur.

La firme Angus Reid a abordé la même question différemment, sous l'angle du degré d'intérêt des Canadiens pour la tenue d'élections générales. Même si aucun parti fédéral ne parle actuellement de faire tomber le gouvernement, une majorité claire de répondants (57 %) s'attend néanmoins à un scrutin d'ici à la fin de l'année.

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Par ailleurs, 61 % d'entre eux désapprouvent la décision de fermer le Parlement pour l'hiver. Devant de tels chiffres, la question n'est pas de savoir si le Parti conservateur a perdu la bataille de l'opinion publique au sujet de la prorogation, mais plutôt de se demander si cette tempête de début d'année laissera des traces durables une fois que la vie aura repris son cours normal sur la colline parlementaire.

Chose certaine, elle comporte des éléments troublants pour le gouvernement conservateur. D'abord, la grogne vise, au premier titre, le premier ministre lui-même. En soi, cela n'a rien d'étonnant. Les premiers ministres font toujours office de paratonnerre pour leurs gouvernements et, encore plus que ses prédécesseurs, Stephen Harper incarne un régime qu'il domine complètement.

Mais on est ici devant un phénomène plus personnel. À l'époque de la descente aux enfers du gouvernement Mulroney, par exemple, les électeurs en voulaient au premier ministre parce qu'ils l'identifiaient à des politiques impopulaires comme ses manoeuvres constitutionnelles ou encore l'instauration de la TPS.

Dans le cas de Stephen Harper, ce ne sont pas ses politiques qui sont en cause autant qu'un style de gestion de plus en plus perçu comme abusif. Au cours des dernières semaines, le sentiment que la fin justifie les moyens pour le premier ministre lui a valu des remontrances jusque dans les pages d'opinion de quotidiens habituellement acquis à la cause de son gouvernement.

Si la prorogation du Parlement a eu une telle résonance, c'est parce qu'elle est emblématique, aux yeux d'un nombre croissant d'observateurs et de membres de la société civile, du peu de cas que fait le premier ministre actuel de la santé démocratique des institutions publiques. Le résultat, c'est qu'à force de vouloir réduire l'importance de la fermeture imposée du Parlement, les stratèges conservateurs aggravent leur cas.

Le chroniqueur du Globe and Mail, Lawrence Martin, a trouvé suffisamment de matière dans les quatre années du règne de Stephen Harper pour en faire le sujet d'un ouvrage prochain, intitulé Harperland, sur la contribution, jugée exceptionnelle dans le mauvais sens du mot du premier ministre actuel, à un déficit démocratique toujours croissant au Canada.

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Pour l'heure, l'oeil de la tempête est centré sur l'Ontario. Dans l'histoire récente, rarement premier ministre fédéral aura-t-il été aussi sévèrement rabroué par la grande presse torontoise que Stephen Harper pour sa décision de faire proroger le Parlement.

Pas étonnant, dans les circonstances, que le mouvement à la baisse des appuis conservateurs soit particulièrement prononcé en Ontario. Dans cette province, déterminante dans la composition du prochain gouvernement fédéral, le PLC a suffisamment repris du poil de la bête depuis le début de l'année pour recommencer à croire à ses chances de remporter les prochaines élections.

À l'époque du scandale des commandites, les libéraux de Paul Martin étaient descendus aux enfers pour y rester en l'espace de 48 heures au Québec. Mais dans le reste du Canada où l'information circule de façon plus diffuse, dans un marché moins homogène et tricoté moins serré, les mouvements d'humeur sont plus rares et surtout généralement moins brusques.

Par contre, le réveil, quand il se produit, peut être brutal et, à terme, irréversible. Le Parti conservateur et son chef n'en sont pas là, mais le grand malaise suscité par la prorogation du Parlement est néanmoins devenu dans le reste du Canada ce que les compressions en culture ont été au Québec au début de la dernière campagne fédérale: un symptôme qui pourrait, si le gouvernement continue de tenter de le minimiser, devenir le commencement d'une certaine fin.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

chebert@thestar.ca
9 commentaires
  • Andre Vallee - Inscrit 1 février 2010 03 h 49

    Belle analyse

    Comment les Québécois québécois pourraient-ils voter autrement que pour le Bloc, considérant l'alternative? D'un côté, un gouvernail pas de bateau et de l'autre un bateau pas de gouvernail.

  • Pierre Rousseau - Abonné 1 février 2010 07 h 40

    Démocratie

    Il est intéressant de noter que la prorogation de la Chambre a été considérée comme une attaque contre la démocratie au Canada anglais alors qu'elle n'a pas eu tellement d'impact au Québec mais, par contre, que les coupures à la culture ont déclenché la fureur au Québec sans soulever beaucoup d'émoi dans le ROC. Est-ce que ça veut dire que les Québécois sont moins préoccupés par la démocratie que par la culture? Ou encore, est-ce parce que le Parlement fédéral ne les préoccupe pas trop même s'ils y versent des montants considérables de leurs impôts? Si le Parlement fédéral ne les intéresse pas, cela n'expliquerait-il pas le succès du Bloc, alors que ce parti n'a aucune chance de former ou de faire partie d'un gouvernement fédéral? Il serait intéressant d'en faire l'analyse et de savoir exactement ce qui cause cet apparent manque d'intérêt pour la démocratie au Québec.

    Quant au déficit démocratique depuis l'arrivée de M. Harper comme PM, il est très clair et l'ensemble de son « oeuvre » sera certainement marquée par ça. Malgré cela, le Conservateurs sont encore populaires dans certaines régions du Québec, tout comme dans bien des régions du ROC, en particulier dans les provinces des Prairies. Ce déficit démocratique ne semble donc pas préoccuper outre mesure ces diverses régions du pays et il serait aussi intéressant de voir ce que ces régions ont en commun et pourquoi on y tolère un tel déficit démocratique.

  • michel lebel - Inscrit 1 février 2010 09 h 37

    Oui au plus-que-commencement de la fin!

    Tout ce que je souhaite, c'est que ce soit le commencement de la fin pour ces zigotos de conservateurs. La sinistre et cynique farce a assez duré! Mais diable! Qu'Ignatieff mette enfin ses culottes et qu'il se rende compte qu'il n'anime plus un séminaire de doctorat à Harvard ou à Oxford!

  • Richard Dupuis - Inscrit 1 février 2010 10 h 09

    Déficit démocratique, déficit démocratique,...

    Il faudrait commencer par vraiment définir l'expression "déficit démocratique", d'une part, et voir ensuite à quel point ledit déficit vient nuire aux affaires du pays.

    Il faut d'abord comprendre que la bonne gestion des affaires publiques, par un gouvernement, n'est pas nécessairement proportionnelle au nombre de jours où son parlement siège. Prenons l'exemple de l'état du Texas; il figure parmi les états américains qui ont le mieux résisté à la crise de 2008 (moins de saisies immobilières, moins d'emplois perdus, relance relativement rapide, etc.), et pourtant, son assemblée législative se réunit pour une session d'environ quatre mois, et ce, à tous les... deux ans! Vous avez trouvé, vous, des sites web de texans qui se plaignent du "déficit démocratique", là-bas?

    L'autre truc qu'il faut voir, dans le cas particulier qui nous concerne, c'est la raison principale pour laquelle l'opposition voudrait un parlement ouvert, à savoir pouvoir traîner le gouvernement dans la boue à sa guise, avec l'affaire des détenus afghans, entre autres. Sans me faire un défenseur des conservateurs, je dirais qu'à la lumière des résultats du "gros show de boucane" que fut la commission Oliphant, un tel exercice est simplement futile, et représente un gros gaspillage de fonds publics, surtout dans la période économique que nous traversons. Aussi, je comprends Stephen Harper, jusqu'à un certain point, d'avoir pris cette décision.

    Les députés devraient profiter de ce congé pour se connecter davantage avec leurs commettants, en faisant plus d'heures de bureau, dans leurs circonscriptions respectives; une telle initiative permettrait peut-être de remonter leur cote de popularité personnelle, et de faire en sorte que le citoyen ordinaire se sente écouté, et respecté, des politiciens fédéraux.

  • Raymonde Chouinard - Inscrite 1 février 2010 11 h 35

    L'alternative....voter pour le Bloc!!!!!

    Comment les Québécois québécois pourraient-ils voter autrement que pour le Bloc, considérant l'alternative? D'un côté, un gouvernail pas de bateau et de l'autre un bateau pas de gouvernail. (André Vallee)
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    Pas fort comme alternative....car le Bloc est semblable à un radeau qui vogue à la dérive au gré du vent et qui risque à tout moment de se faire engloutir par les vagues.