Médias - Tablette magique ou pensée magique ?

L’iPad
Photo: Agence Reuters Kimberly White L’iPad

Dans les salles de rédaction mercredi dernier, c'était le sujet de l'heure: Steve Jobs, le grand gourou d'Apple, lançait sa fameuse tablette tant attendue, l'iPad. Sur Internet, c'était le déluge de commentaires. Il fallait presque faire un effort pour se souvenir qu'il y a encore des Haïtiens qui couchent dehors et qui n'ont presque rien à manger, là-bas sur leur île...

Influence Communication, ce courtier en informations qui calcule l'espace accordé aux nouvelles dans les médias, a révélé que l'iPad a représenté une des cinq nouvelles les plus importantes dans les médias du Québec et du Canada, pendant les 24 heures qui ont suivi son lancement. La nouvelle s'est classée au 5e rang au Québec, et au second rang au Canada anglais.

Bien sûr, toute cette frénésie est liée à la mythologie développée autour d'Apple, comme l'expliquait mon collègue Fabien Deglise dans nos pages. Les produits d'Apple ont le don de changer les mentalités et les comportements, comme ce fut le cas avec le Mac, l'iPod, l'iPhone.

Remarquez que le discours technologique triomphateur n'est pas toujours en phase avec la réalité. On abuse souvent des termes «révolution» dans le domaine technologique, où la liste des produits disparus dans les limbes de l'histoire est plus longue que celle des succès. Et il arrive aussi que des objets dont personne n'avait prévu le succès deviennent, effectivement, de véritables révolutions, comme ce fut le cas il y a 30 ans avec le Walkman, sorti de nulle part, qui le premier a permis de transporter sa musique avec soi, ouvrant la voie au Discman, aux baladeurs numériques et à l'iPod.

Un Saint-Graal

Mais si les médias s'excitent autant avec l'iPad, c'est aussi parce qu'ils sont directement concernés. Le nouveau joujou technologique de Apple était vu, avant même son lancement, comme une sorte de Saint-Graal qui permettra, enfin, de convaincre les lecteurs de payer pour de l'information.

C'est bien connu, et on en a parlé souvent dans cette chronique: les médias s'arrachent les cheveux pour avoir donné tout leur contenu depuis plusieurs années, et ils tentent désespérément de faire marche arrière en cherchant la clé qui permettrait de convaincre maintenant l'usager de payer sur leurs sites Internet.

La semaine dernière, Le Monde écrivait que cette tablette «fait fantasmer toute l'industrie informatique». Le Nouvel Obs, lui, était encore plus précis: dans un reportage écrit avant même le lancement officiel, il écrivait que la tablette devrait «faciliter l'arrivée du payant sur la planète Web».

Pourquoi cela marcherait-il avec l'iPad? Rien ne le prouve. Toutes les analyses actuelles sont du vent, puisque personne n'a eu l'occasion de tester véritablement l'objet en question. Le New York Times faisait remarquer la semaine dernière qu'à peine une poignée de journalistes ont eu l'occasion de «jouer avec» quelques minutes, lors du lancement orchestré par Steve Jobs.

Sorte d'iPhone géant, ou sorte de produit hybride entre l'iPhone et l'ordinateur portable, l'iPad permettra de naviguer sur Internet, de jouer à des jeux, de regarder des films et de lire des journaux, des magazines et des livres, les éditeurs offrant une version «iPad» payante de leur contenu.

Convaincre le consommateur

Le New York Times a travaillé avec Apple pour développer une application spécifique. Le chroniqueur de ce journal, qui a pu tester le résultat, soutient que la mise en page à l'écran était la plus fidèle au papier qu'on ait jamais vue sur un appareil portable, avec les articles en colonnes, les photos couleur, etc.

Les éditeurs seront donc invités à développer des applications multimédias qui pourraient allécher assez le consommateur pour le convaincre de payer pour y avoir accès.

Une grande question demeure: le consommateur voudra-t-il vraiment se procurer cet objet? Le succès de l'iPhone, et, auparavant de l'iPod, vient de leur grande mobilité, de leur capacité de transporter des contenus variés dans la poche du jean, du veston ou dans la sacoche.

L'iPad, c'est une autre paire de manches: beaucoup plus gros qu'un téléphone, il tentera de s'imposer chez ceux qui se diront que tant qu'à avoir une tablette, pourquoi ne pas plutôt investir dans un ordinateur portable.

Certains analystes avancent d'ailleurs l'idée que le marché de l'iPad serait non pas celui du fan de techno, mais celui de monsieur ou madame Tout-le-monde qui ne veut pas s'encombrer d'un ordinateur.

On vante la convivialité et la simplicité des produits Apple, mais en quoi l'iPad pourrait-il convaincre le consommateur de payer pour obtenir des informations, alors qu'il résiste à le faire sur les sites Internet des médias? Une partie de la réponse viendra de la capacité des éditeurs à proposer des contenus vraiment exclusifs et originaux, qui justifieraient que l'on mette la main au portefeuille.

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pcauchon@ledevoir.com

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1 commentaire
  • Pierre Poulin - Inscrit 1 février 2010 08 h 58

    la survie

    «et ils tentent désespérément de faire marche arrière en cherchant la clé qui permettrait de convaincre maintenant l'usager de payer sur leurs sites Internet.»

    Plus j'y pense, plus l'industrie de la presse écrite ressemble à celle du livre. Les maisons d'éditions font leur argent avec les best-sellers / consommation de masse. À part ces titres et à part pour quelques maisons spécialisées, ce n'est pas très payant.

    Maintenant pour les journaux, déjà en compétition avec la télé, la nouvelle fast-food / consommation de masse disponible sur internet pourrait tout simplement contenter la grande majorité des consommateurs. Je ne pense pas qu'il y aura suffisemment de gens passionnés pour l'information écrite de qualité, potentiellement plus fouillée, pour faire vivre les journaux comme dans les meilleures années. Loin de là. Oui des journaux comme le Devoir vont survivre, mais ce sont de petites entreprises avec peu de lecteurs.
    Comme ce sont les cablos, les intégrateurs et les fournisseurs internet qui font l'argent avec l'information, c'est de ce côté que devrait venir la survie des médias écrits.