L'Avent du livre électronique

Photo: Agence Reuters Lucas Jackson

Un spectre hante le monde du livre: le livre électronique. Libraires, éditeurs, auteurs (je parlerai prochainement de l'écrivain, de sa tentation du blogue) sont tourmentés. Le livre électronique n'est pas encore réel, mais chacun sent que toute résistance est vaine. Il n'est pas là, mais il est présent, il s'en vient, il arrive, il va tout changer. Sa proche présence, c'est déjà la mort — ou le salut du livre!

Avant d'en avoir la pratique, on la déclare advenue. Pierre Assouline ne craint pas d'affirmer (son blogue du 27 décembre) que «la complémentarité des deux types de support pour la lecture (livre et écran) est d'ores et déjà acquise et intégrée». Je dois avoir plusieurs métros de retard: je ne connais personne qui ait lu un livre au complet sur un écran. J'entends parler de lecteurs cochons d'Inde qui partent en vacances tout réjouis d'apporter dans leur Kindle les oeuvres complètes d'Alexandre Dumas et de Victor Hugo. Ils se pâment comme s'ils avaient attendu cela toute leur vie, partir en vacances avec cent mille pages, comme si enfin ils allaient pouvoir se les taper, tout Dumas, tout Hugo... Un jour prochain, il sera banal de voyager avec tous les livres de tous les temps. J'ai bien hâte. On aura dans son bagage à main la bibliothèque universelle. Il est vrai qu'il restera encore à la lire — je ne sais pourquoi je me trouve grossier, pour ne pas dire réactionnaire, de le rappeler.

L'attente messianique du livre électronique, la fièvre de s'y adapter avant que son règne n'arrive, sa puissance de spectre déjà sur le monde du livre avant que la pratique n'en soit effective et réelle, avant même le succès commercial, tout prouve qu'il s'agit non d'un outil pour lire, mais d'un objet de croyance et d'un espoir de salut pour des gens perdus. L'Avent du livre électronique répond en réalité à une vaste intimidation exercée contre tout ce qui réfléchit seul, lit seul, écrit seul. (Ô touchante espérance de l'écrivain blogueur, qui croit qu'il va retrouver une place dans la société, qu'on va enfin lui pardonner d'écrire!)

Amateur de Star Trek, j'ai passionnément horreur du Borg, cette entité formée de milliards d'ex-individus branchés sur le Collectif. Brisant le silence éternel des espaces infinis, le Borg conquiert galaxie sur galaxie en diffusant sans discontinuer dans l'univers un message invariable: «You will be assimilated. Resistance is futile.» L'assimilé au Borg y perd toute individualité, ne pense plus qu'en télépathie avec tous les autres, participant jour et nuit à la conversation du Collectif dont le seul et unique objet est l'avènement du Borg Univers — où ne subsistera plus un seul individu non branché au Collectif. (Heureusement, le Borg est borgne de son oeil électrique, sourd à force de communication chronique, et les valeureux Terriens se dressent là contre.)

Rien ne tourmente l'appétit du Collectif comme le Livre. Ça l'irrite spécialement, cet objet matériel, non électrique, dans quoi un solitaire peut s'absorber longtemps, en silence. C'est le village d'Astérix de l'Empire du Bien Google, l'exception scandaleuse d'un flux désuet à connexion psychique en différé sur les temps passés.

Visitez La Feuille (un des plus absorbants, dirait Baudelaire, parmi les sites messianiques). Du livre électronique, les croyants n'attendent pas des textes en pdf, ils veulent qu'il libère la lecture grâce aux «possibilités d'interaction communicationnelle des écrans». Où l'on voit bien qu'«hypertexte» est un terme religieux, un mot sacré dont les peine-à-jouir de l'écriture espèrent la libération vainement attendue du livre en papier (il faut relire Philippe Muray).

Mais nul besoin d'un site consacré, un site de tous les jours suffit pour comprendre ce qui s'en vient. New York Times, 9 janvier (B. Stone, «The Children of cyberspace»): «Ma fille de deux ans m'a ravi l'autre jour: montrant du doigt mon Kindle, elle a dit le livre de papa. Ma fille ne saura pas ce que c'est qu'un livre en papier — à la différence des enfants qui ont dix ans aujourd'hui et qui sont déjà dépassés. Les étudiants d'université ne comprennent plus ceux des écoles secondaires, et ceux-ci sont des fossiles pour les élèves du primaire, lesquels sont des vieux pour ma fille. Ma fille exigera que tout écran lui obéisse au contact, et que tout soit écran. Je lui ai dit que son lapin électronique était un robot, elle m'a répondu que c'est aussi un animal. Elle a raison! La distinction entre amis réels et virtuels n'aura bientôt plus de sens. Des chercheurs (!) ont constaté que les gens de 16 à 18 ans peuvent soutenir en moyenne huit communications à la fois (texter, jouer, facebooker, youtuber, regarder la télé, etc.), alors que ceux qui ont 20 ans ne dépassent pas six [...]»

Le Monde, 8 janvier (J.-M. Manach, «Vie privée, le point de vue des petits cons»): Pour les jeunes, «le courrier électronique est une technologie de dinosaures» qui ne permet pas de suivre ses amis d'assez près, de communiquer suffisamment en direct. Sur Facebook, sans doute, on suit en temps quasi réel le Collectif sur un écran, on se situe soi-même dans cet ensemble toujours fluide. Mais Facebook ne fait pas encore assez vivre en chacun le Collectif comme intime réelle présence. Sur YouTube, à chaque minute qui passe, vingt heures de vidéos s'ajoutent. Foutaise retardataire! On y est encore décalé par rapport au vécu. YouTube est un site préhistorique, en comparaison de Vimeo.

Le livre électronique? Mais non. Ce sont ces mutants toujours plus brillants qui vont nous libérer du livre. Une nouvelle humanité est en gestation dans la matrice, à qui l'étrange mot de «lecture» n'inspirera qu'un sourire de barbare supérieur. Nous les aimerons, ils nous jetteront, nous les suivrons, ils ne nous sauveront pas.
17 commentaires
  • Clément Laberge - Abonné 30 janvier 2010 09 h 41

    Une histoire à inventer

    M. Larose, je trouve déplorable votre attitude devant l'avènement du « livre numérique », mais je ne doute pas qu'elle évoluera dans les prochains mois, au fur et à mesure que nous cesserons de nous laisser distraire par les « appareils » pour revenir aux oeuvres (et à l'évolution de leurs formes dans un environnement culturel de plus en plus marqué par les technologies numériques).

    Et d'ici là, j'en profite pour vous inviter à vous joindre aux quelques personnes qui souhaitent réfléchir ensemble autour de ces questions le 26 février prochain à Québec: http://contemporain.info/fabrique/

  • Yves Nadeau - Abonné 30 janvier 2010 11 h 03

    Pas encore la fin du monde

    Il me semble qu'on exagère beaucoup en présentant le livre électronique comme la fin du monde.

    J'ai un Sony Reader qui me permet de lire les nouvelles parutions et d'avoir plus d'une centaine de livres en tout temps avec moi. Et, contrairement à ce que peut laisser croire monsieur il y des personnes qui ont lu un livre complet sur un écran; je suis du nombre. Ainsi, j'ai lu Kathy Reichs. Barry Eisler, Michael Connelly, Ken Follet, P.D. James, Clive Cussler... Ces auteurs accompagnent mes nombreux déplacements en Afrique, que ce soit en avion ou en hélicoptère.

    Par contre, mon Sony Reader ne fera jamais dispraître le plaisir que j'éprouve lorsque j'ai entre les mains un ouvrage publié dans La Pléiade, notamment les classiques. Nous sommes donc loin du jour où les beaux livres seront remplacés par un joujou électronique.

    J'aime bien la plume de monsieur Larose, mais il y a nettement exagération ici; même constat avant les Fêtes dans un papier de Gil Courtemanche. Et, contrairement à ce qu'on pense, il est possible de faire du travail sérieux en utilisant la version électronique de certains ouvrages spécialisés sur l'épistémologie (Ernst von Glasersfeld) ou sur la philosophie du droit (Raymond Wacks). Mon seul regret est de ne pas avoir les ouvrages de Richard Rorty et les présocratiques en version électronique.

    En bref, nous avons de nouveaux outils à notre dispositions, mais rien ne remplacera le contact particulier avec un livre finement relié ou cette sensation particulière lorsque la plume (et non pas le stylo) glisse sur une feuille de papier.

  • Serge-André Guay - Inscrit 30 janvier 2010 20 h 21

    La liturgie catholique du livre électronique

    Grand bien vous fasse de choisir un mot relevant de la liturgie catholique, l'Avent, pour parler du livre électronique car votre propos ressemble étrangement aux prêtres qui défendent l'immobilisme de l'église de Rome, suspendus aux dogmes ancestraux. Vous parlez de l'arrivée du livre électronique comme certains parlent de la venue de l'Antéchrist.

    C'est la lecture qui vous préoccupe, pas le livre électronique. Le goût de la lecture ne se développe pas en raison des supports de diffusion mais de l'intérêt pour le contenu. Jamais il n'y a eu autant de livres papier en circulation de toute l'histoire de l'humanité. Pourtant, seuls quelques-uns sont lus par les «valeureux terriens». Curieux, on constate la même désaffection dans les églises catholiques québécoises.

    Aucun effort pour développer le goût de la lecture ne pourra remporter du succès en ignorant l'expérience des jeunes avec les nouvelles technologies. Vous pouvez bien réfléchir seul, écrire seul et lire seul, comme le Pape en sa chapelle privée, mais les jeunes nés dans le «Village global» ne voient aucun intérêt dans cette solitude. Qu'à cela ne tienne, s'ils veulent réfléchir en groupe, écrire en groupe, lire en groupe, commenter en groupe, annoter en groupe, c'est un choix éclairé. On peut peut-être même espérer qu'il est résolu le temps des jeunes individualistes, davantage solitaires que solidaires, car ils sont BRANCHÉS les uns aux autres. Il verront peut-être naître un monde sous l'influence de l'intelligence collective plutôt que de celles de quelques individus soi-disant éclairés (au nom des autres).

    Serge-André Guay, président
    Fondation littéraire Fleur de Lys

  • Normand Chaput - Inscrit 30 janvier 2010 21 h 45

    de la démocratisation

    J'ai accouché d'un roman il y a vingt ans. Je l'ai imprimé et fait parvenir à des éditeurs. J'ai même eu droit aux comités de lecture. C'était pourri et j'en conviens cependant, je crois qu'il y aura toujours place pour un bon éditeur et un bon libraire qui fera dans le virtuel et non plus dans les moyens de production et de distribution. Je serai toujours fidèle à mon libraire qui gagnera sa vie en me vendant de l information (puisqu on ne peut pas tout lire) et qui ne sera plus obligé de vendre des bibelots on de side pour y arriver.

  • Normand Chaput - Inscrit 30 janvier 2010 22 h 11

    pour finir

    Auparavant, l'auteur avait dix cennes dans la piasse.

    Tu sais mon pit, ça coute cher le papier, le gaz, le risque financier que je prend.

    Supposons maintenant que j'aie droit à 90 cennes dans la piasse puisque le libraire et l'éditeur ne vendent plus que leur expertise et leur réputation.

    Je vois régulièrement dans le Devoir des commentaires songés qui alimentent ma réflexion et qui n'auraient jamais été portés à mon attention dans le temps oo il fallait un stylo, un papier, une enveloppe, un timbre, un facteur et de l'espace dans la page aux lecteurs.