Rayhana et les autres

Rayhana est une belle femme aux longs cheveux roux. Le 12 janvier dernier, en plein Paris, deux hommes s'approchent d'elle et l'aspergent d'essence. Avec une cigarette allumée, l'un d'eux tente d'immoler cette Algérienne de 45 ans. Cette agression serait un simple fait divers si Rayhana n'avait pas écrit une pièce de théâtre qu'elle interprète chaque soir au petit théâtre des Métallos dans le XIe arrondissement. La pièce met en scène des femmes voilées et raconte l'histoire d'une Algérienne de 16 ans que son frère cherche à tuer parce qu'elle est enceinte. Il faut, bien sûr, se garder de conclusions hâtives, mais Rayhana ne voit pas d'autres raisons à cette agression.

Aujourd'hui, le petit théâtre est sous la protection des policiers et l'enquête a été confiée à la brigade antiterroriste.

Lorsqu'on est loin de ces réalités, il est facile de croire que le débat sur le port de la burqa en France n'est dû qu'au caprice de quelques laïcards ou, pire, qu'il est la manifestation d'une manipulation politique à la veille des élections régionales. Il n'en est pourtant rien.

Devant le sort de Rayhana, on saisit toute l'inconscience de ces élites bien-pensantes qui, comme la Fédération des femmes du Québec, prétendent que le débat sur le voile est une simple affaire de choix individuel dans lequel les démocraties n'auraient pas à s'immiscer.

Faudra-t-il d'autres attentats de ce genre pour comprendre que le voile, dont la burqa n'est que la manifestation extrême, est aujourd'hui un symbole plus politique que religieux? «La pointe émergée de l'iceberg», dit fort justement le député français André Gerin. Nos relativistes font mine de croire que le voile est une simple trace du passé, un résidu de pratiques misogynes ancestrales, alors qu'il est au contraire le symbole du nouvel intégrisme qui afflige les pays musulmans et nombre de pays européens.

Le voile que portent aujourd'hui les jeunes filles d'Alger, de Clichy-sous-Bois et des environs du marché Jean-Talon, à Montréal, est un voile que leurs mères n'ont jamais porté. Ce n'est pas celui que portaient encore les grands-mères des villages de la province tunisienne ou marocaine. C'est celui qui est né de la révolution islamiste en Iran, des massacres perpétrés par les intégristes en Algérie et que brandissait l'assassin de Théo Van Gogh à Amsterdam.

Mettons de côté le débat juridique complexe sur l'interdiction de la burqa dans l'espace public qui se poursuit en France. L'essentiel n'est pas là. Il est, comme l'ont bien compris les membres de la mission française sur le voile intégral, dans la dénonciation d'un phénomène qu'une partie de nos élites s'applique à ne pas voir sous prétexte de multiculturalisme, de diversité, de tolérance, d'interculturalisme ou de «laïcité ouverte». C'est pourquoi l'Assemblée nationale française s'apprête à voter unanimement une résolution condamnant le voile intégral comme contraire aux valeurs de la France et de son identité.

Il serait faux de sous-estimer l'importance d'une telle prise de position soutenue par toutes les fractions de la société, y compris l'immense majorité des musulmans. Comme l'affirmait l'écrivain Abdelwahab Meddeb, «l'essentiel est que l'État réagisse». Bref, qu'il exprime ce que les citoyens ordinaires pensent à l'égard de pratiques aussi scandaleuses, mais que nos élites ont peur de dénoncer haut et fort tant elles ont capitulé devant toutes les formes de multiculturalisme ou la simple peur de se faire accuser de racisme.

Une fois reconquis le droit de parler, l'autre priorité consiste à protéger ces femmes à qui le voile est imposé par la force ou la pression sociale et religieuse. Les commissaires demandent aux fonctionnaires de signaler à la protection de la jeunesse les cas où des mineures porteraient la burqa. Ils proposent aussi d'offrir l'asile politique à ces femmes venues de pays où elle est plus ou moins obligatoire.

«Voyons, les Français n'ont-ils pas d'autres problèmes que la burqa?», me demandait récemment une amie féministe. Les multiculturalistes, dans leur passion pour tout ce qui est exotique, traitent la question avec désinvolture. Ils ne cessent de rappeler qu'il n'y aurait pas plus de 2000 femmes portant le voile intégral en France. Une misère! Essayons d'appliquer le même raisonnement aux femmes battues. Suffirait-il de démontrer qu'il n'y a que 2000 femmes battues au Québec pour convaincre les gouvernements d'adoucir nos lois? La caractéristique du multiculturalisme, c'est de pratiquer le deux poids deux mesures dès que l'on vient d'ailleurs. Et encore plus lorsque le prétexte est religieux.

Ce qui étonne le plus, c'est le ralliement d'une certaine gauche à ces idées. Et même d'une frange du mouvement féministe. Porter le voile serait même «libérateur», selon la féministe américaine Naomi Wolf! On aura tout entendu. C'est avec raison qu'une féministe algérienne comme Wassyla Tamzani vit cette «amnésie des féministes post-modernes» comme une véritable trahison qu'elle identifie à un «renoncement de la pensée européenne» (Une femme en colère. Lettre d'Alger aux Européens désabusés, Gallimard).

Ce débat ne concerne pas que les Français, mais tous ceux qui sont épris de liberté.
34 commentaires
  • - Abonné 29 janvier 2010 03 h 29

    Le voile ?

    Je vis au Pakistan depuis quelques années et même ici le port du voile augmente parce que beaucoup de femmes ont peur des intégristes. Mes collègues et amis Pakistanais me disent qu'il y a 20 ans il était rare de voir des femmes portant le niqab ou la burqua, qui sont très loin de la tradition vestimentaire des Pakistanaises en dehors de l'univers culturel Pashtoune. Maintenant, même au Punjab et ici au Sindh, ça devient de plus en plus commun.En Occident et ailleurs où c'est possible on devrait définitivement l'interdire. Même dans un environnement Musulman comme ici à Karachi, ça semble une pratique complètement rétrograde

    Normand Demers

  • Catherine Paquet - Abonnée 29 janvier 2010 06 h 16

    Attention aux amalgames. M. Rioux en est friand.

    Si la rigueur prenait la premeière place dans ce genre de chronique, on n'écirait pas "l'inconscience de ces élites bien-pensantes qui, comme la Fédération des femmes du Québec, prétendent que le débat sur le voile est une simple affaire de choix individuel dans lequel les démocraties n'auraient pas à s'immiscer."

    Il faut absolument distinguer, maintenant et toujours, entre le foulard, que l'on appelle voile pour mieux l'interdire, et la burqa qu'une grande majorité de de femmes et d'hommes en France et ici veulent et insistent qi'elle soit interdite.

    Il me semble que l'on peut facilement se ralllier à l'idée que des jeunes ou moins jeunes portent, pour toute sorte de raisons, des casquettes, tuques ou foulards, sans déranger qui que ce soit. Ni m'imposer à moi ou à quiconque l'obligation de faire comme eux.

    Il en va tout autrement de la burqa. L'égalité entre les individus, le respect de la femme, le principe même de la vie en société, la sécurité dans nos rues et dans nos parcs sont tous violés par cette burqa dont on a une immense difficulté à croire qu'elle peut être portée volontairement.

    On peut en toute logique faire campagne très activement pour que le port de la burqa soit interdit, comme je le fais depuis longtemps, inviter tous les lecteurs à en faire autant, et tolérer que des jeunes filles portent un foulard, comme bien des garçons portent tuques, casquettes et autres kippa.

    S.V.P. Soyons clairs, les résultats seront plus rapides.

    Georges Paquet

  • Pierre Marinet - Inscrit 29 janvier 2010 07 h 48

    Pas d'accord.

    "Le voile que portent aujourd'hui les jeunes filles d'Alger, de Clichy-sous-Bois et des environs du marché Jean-Talon, à Montréal, est un voile que leurs mères n'ont jamais porté."

    Autant je suis un adversaire du voile dans la sphère publiqe autant je ne suis pas d'accord avec ce que vous écrivez. Ce n'est pas vrai ce que vous dites à propos du voile des jeunes filles et de leurs mères. Combattre l'intégrisme n'est pas transformer la réalité historique. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'il n'y a pas longtemps vous avez écrit sur Camus et son Algérie. Non, le voile que porte les jeunes filles fut porté par leurs mères, leurs grands-mères, pas toutes mais en grande majorité oui. Revoyez SVP la tradition, les photos, les films et faites des voyages dans l'histoire etc. On ne pourra lutter contre le radicalisme musulman si on reste honnête et c'est votre devoir en tant que journaliste de l'être. Le voile fait partie d'une tradtion profonde et enracinée das la culture musulmane non un effet de mode ou de revendication seulement (il y a toute une littérature pour cela). C'est donc à cette tradition dont il nous faut réfléchir. Merci.

  • Montrealistement - Abonné 29 janvier 2010 08 h 22

    quand seulement quand

    les femmes pourront, si elles en ont envie et sans se poser de questions ni s'inquiéter de leur sort, quand les femmes pourront se promener en monokini sur les plages du Moyen-Orient, je serai parfaitement d'accord avec le port de la burka.

  • ALemmel - Inscrit 29 janvier 2010 08 h 44

    Sur le même thème

    Belle conclusion sur le même tème de Jean Daniel, du Nouvel Obs : "entre la tombe itinérante de ces inconnues et le voile qui soulignait la beauté d'une Benazir Bhutto, il y a l'abîme qui sépare le secret des ténèbres et la générosité de la lumière"