Un bestiaire en Abitibi

Plus grand que nature, Michel Pageau connaît le langage intime des animaux blessés à qui il tente de rendre leur liberté.
Photo: Source Refuge Pageau Plus grand que nature, Michel Pageau connaît le langage intime des animaux blessés à qui il tente de rendre leur liberté.

Amos — Seize heures de route aller-retour pour aller trouver un géant. Je préviens mon fiancé: «Attache ta tuque, c'est l'équivalent de Richard Desjardins, version ami des bêtes, qu'on s'en va rencontrer, un fleuron abitibien.» Tandis que nous roulons vers le 48e parallèle, le fiancé me lit la biographie romancée consacrée au personnage, publiée au Seuil (fin 2008) sous la plume lyrique de la journaliste française Françoise Perriot — qui a aussi écrit un livre pour enfants sur les Indiens d'Amérique du Nord. Le titre, Michel Pageau, trappeur. J'ai entendu pleurer la forêt (doublé d'une préface d'Hubert Reeves) a éveillé ma curiosité de fille de ville qui a déjà élevé des mulots et deux lièvres.

Le fiancé s'amuse: «Écoute ça: "Alors la complainte feutrée de l'hiver s'efface sous les chants étourdissants des milliers d'oiseaux migrateurs qui reviennent peupler la forêt boréale. Et, la nuit, les coassements des grenouilles sorties de leur hibernation attestent que la vie est bien en marche. Aux hommes blancs, elles carillonnent: "Il faut semer, il faut semer, il faut semer!" Aux Amérindiens, elles racontent les rêves dont leur long sommeil hivernal les a comblées."»

Après avoir lu ça, si j'étais une Française, j'aurais déjà réservé ma motoneige ou mon traîneau à chiens pour aller rejoindre les grands espaces peuplés d'hommes frustes et authentiques dans leur cabane au Canada.

Pour ma part, je sais déjà comment je vais aborder le phénomène Pageau et son Refuge d'animaux sauvages blessés. Je vais raconter une fable, celle des espèces qu'il protège depuis 25 ans, une discussion à bâtons rompus entre le loup, l'ours (qui ronfle), la chouette, le lynx, le raton et l'orignal. Ce sera émouvant, ce sera poétique et je trouverai bien la morale en chemin. Au pire, je citerai Hubert Reeves.


Une espèce menacée

L'homme que j'ai devant moi ressemble au père Noël, avec sa grosse barbe, sa tuque rouge rapiécée et sa veste à carreaux. Ce qui frappe d'abord, chez cet ex-coureur des bois de 69 ans, c'est la bonté qui baigne le regard, la douceur de la voix et la tristesse qui se dégage de l'ensemble. Une grande simplicité et une connaissance intime de la nature forcent le respect. Pageau ressemble à un ours, à la fois sauvage et gourmand, solitaire et amical, une espèce menacée.

Quand il sacre, il dit simplement «maudite soeur grise». On voudrait s'asseoir sur ses genoux et l'adopter comme grand-père. Mais les bêtes sauvages ne s'apprivoisent qu'à force de patience et d'amour, de beaucoup d'intimité, de silence et de temps. Il le sait mieux que quiconque.

Le père Pageau est devenu une vedette malgré lui, l'objet d'un documentaire de l'ONF en 2001 (Il parle avec les loups), de mille reportages dans le monde entier depuis. Pensez donc, il jase avec les loups, se chamaille avec les ours, comprend le langage des chouettes et gardait des ratons dans sa maison.

Les coyotes ne lui font pas peur, le froid non plus. Il pouvait s'installer des journées durant dans l'enclos d'un animal blessé afin de l'apprivoiser. Il faisait hurler les loups, jouant au mâle dominant de la meute, urinant aux quatre vents pour marquer son territoire.

Depuis son enfance, Michel Pageau a un don. À l'école, on l'a mis à la porte à 13 ans parce que ses «bibittes» (comme il les appelle) dérangeaient. Oiseaux ou mammifères, Pageau sait comment communiquer avec eux, peut vous décrire l'odeur de chaque espèce avec précision. Trappeur, puis devenu incapable de les tuer, il a créé son Refuge pour donner une seconde chance à la nature, un dispensaire de taïga, un «home» au nord du Nord pour réparer une aile, reposer un membre, pleurer une mamelle, reprendre son souffle... ou ne jamais repartir, car l'animal s'attache à l'homme, allez savoir pourquoi.

Les orignaux, les chevreuils, les loups, beaucoup d'oiseaux, ne peuvent plus retourner vivre en forêt après leur passage au Refuge, ne se méfiant plus des chasseurs, s'approchant des quatre-roues et des cours d'école, au péril de leur vie. Sur la centaine d'animaux hébergés l'année dernière, plus de la moitié ont été libérés, 34 sont restés, 13 sont morts. Et jusqu'à 35 000 personnes sont venues les visiter.

«Avec les animaux, c'est pu pareil. C'est rendu trop gros. Y'a trop de monde», dit Pageau. Résultat: il ne va plus les voir comme avant, a perdu le contact avec la meute de loups depuis la mort de Tché Tché, son rival et complice, en 2008. La magie est rompue au Refuge, métamorphosé en «parc d'observation de la faune», un «zoo» en langue de bois.

Nous sommes à des lieues de l'époque où le Refuge n'avait pas de clôtures, où Pageau se baignait «à poils» dans l'étang, en compagnie de «ses» orignaux, des chevreuils, des castors, des chiens et de ses enfants.


Braconnage d'identité

À demi-mot et même dans ses silences, Michel Pageau me parle de ce que son Refuge est devenu. On a fait de lui une sorte de saint François d'Assise et de Noé, de personnage folklorique local, d'ours de foire bien muselé. On a dénaturé la nature en faisant du Refuge l'attraction touristique numéro un de l'Abitibi. Pageau cherchait de l'aide et trimait dur pour trouver l'argent afin de nourrir ses protégés. Il en a reçu, au-delà de ses espérances.

Son gendre, Félix Offroy, a repris les rênes de la «business», il développe des plans quinquennaux, «le milieu» investit. Le Refuge est subventionné par dix fonds gouvernementaux (à 80 %), 30 entreprises privées de la région pour le reste, à raison de 1,2 million de dollars.

On compte sur la réputation de Pageau pour attirer les touristes en Abitibi et nourrir le rêve. Et la pression est forte parce que les rêves sont rares au pays des minières et des forestières dénoncées par le poète Desjardins.

Pris au piège, telle une bête blessée, Michel Pageau semble dépassé par les événements, doit se demander dans son for intérieur si on ajoutera des glissades d'eau à la visite de son domaine de 25 acres.

Au dire des gens de la région, ces dernières années, Pageau s'est époumoné en vain pour essayer de faire comprendre que la mission initiale est dénaturée. Personne ne veut l'entendre, le père Pageau s'est résigné devant la puissance de la «machine». Même sa biographe française a joué le jeu et y consacre quelques paragraphes dans un livre de 300 pages, en estompant considérablement les états d'âme de l'homme des bois et les faisant passer pour de la nostalgie de retraité qui a mal aux genoux.

Pageau refuse peut-être simplement d'être le produit d'une logique mercantile, d'un plan stratégique du développement touristique 2007-2012 de la MRC locale, de mettre le mot «liberté» en laisse, de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir soigné. Vingt mille personnes ou trente-cinq mille, même résultat, la nature s'accommode mal de la cohue. Et les investisseurs désirent augmenter l'affluence de 20 %, inciter les visiteurs à passer cinq heures sur le site balisé, sécurisé, hygiénique (les distributeurs Purrell s'en viennent!) plutôt que les 90 minutes actuelles.

On pourra même se demander si tous les animaux admissibles à la libération seront vraiment relâchés puisqu'il faudra bien montrer quelque chose aux troupeaux de touristes venus de loin pour contaminer la nature par leur propre nature vorace, envahissante, bruyante, passive et poussive.

Non, le père Pageau n'accompagne plus les groupes de l'âge d'or, ni les autobus scolaires venus visiter son Refuge. Il se prête docilement au jeu de la représentation, à des lieues de son instinct, revêt son costume et sa tuque légendaire sans trop y croire et en sachant trop bien que le zoo humain lui a volé l'esprit de la forêt. On domestique bien les rivières...

«Je n'ai plus confiance», me glisse-t-il, avant d'essayer de se rattraper avec un «Je l'ai, pis je l'ai pas». Et personne mieux que Michel Pageau ne sait combien la confiance est longue à gagner et peut s'effaroucher en quelques secondes.

En nous quittant sur le seuil de la porte du Refuge, entre chien et loup, Pageau nous fait ses dernières mises en garde, prévenant et affectueux: «Attention aux orignaux sur la route...» Une fois assise dans la voiture, je réalise qu'il s'inquiète peut-être plus pour les orignaux que pour nous. Qui pourrait l'en blâmer?

L'homme est un loup pour l'homme, Pageau en est une illustration éloquente. Et encore, je me demande si ce n'est pas une insulte pour les loups.

***

Josée Blanchette n'était pas l'invitée de l'Association touristique régionale de l'Abititi-Témiscamingue.

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Reçu: le livre Nature humaine de Jocelyn Pinet, illustré par Véronique Dumas. Drôle d'ouvrage qui va dans tous les sens, surtout dans le sens philosophique, en prenant la nature pour prétexte. On y apprend que le mouton a été l'un des premiers animaux à avoir été domestiqués, car il a tendance à suivre ses semblables, surtout si celui-ci marche à sa tête avec un seau de nourriture. À la différence des humains, j'ai retenu que la nature ne fait pas d'efforts pour cacher sa façon d'être ou de faire les choses.

Aimé: L'Encyclopédie des rebelles insoumis et autres révolutionnaires (Gallimard jeunesse). François d'Assise y est, convertissant les oiseaux et même un loup, Sitting Bull, le Sioux des grandes plaines aussi, ainsi que Rimbaud, Freud, Gandhi, George Sand, Rosa Luxemburg, morte assassinée. Ils ne sont pas tous allés à l'école très longtemps, mais leur nom figure dans la plupart des manuels scolaires, quand ce n'est au panneau réclame de l'Histoire. Il n'y a pas d'âge pour être rebelle, mais la majorité commencent leur carrière très tôt.

Feuilleté: Abitibi-Témiscamingue, un livre de photographies esthétisantes de Mathieu Dupuis (éditions de l'Homme). Cette région occupée par l'homme depuis 6000 ans est un tissage de forêts, de lacs et de rivières, un métissage d'exploitation et de guerre de territoire depuis l'arrivée des Blancs et, plus définitivement, au début du siècle dernier en Abitibi. Les autochtones ont la connaissance la plus intime du milieu et peuvent dessiner le territoire les yeux fermés. Pour les ouvrir, cet ouvrage haut en couleur.
6 commentaires
  • Jeanne Guyon - Inscrite 29 janvier 2010 11 h 39

    L'exploitation et la souffrance des animaux épousent l'esprit du temps

    L’exploitation et la souffrance des animaux
    épousent l’esprit du temps.

    Josée, dans cette chronique,
    vous abordez un sujet anthropologique.

    À la souffrance endurée par les animaux traqués, piégés, capturés et tués en forêt, s’est allongé leur supplice dans des enclos où ils seront mis à la disposition de l’homme, seront domestiqués pour le bon plaisir de visiteurs.

    Pour l’amour des animaux? Une autre mainmise de l’État, des acteurs de l’arène politique. De l’abattoir à la boucherie, en passant par le zoo.

    En toute innocence, hélas!, je dois l’avouer, mon rapport à l’animal se réduit à la dégustation de sa chair, je suis gourmande et gourmet de bonne chère, et malgré que je sois fille de boucher, je ne pourrais jamais visiter un abattoir où pendent de sanglantes dépouilles animales.

    Avant d’incorporer la viande de l’animal, je peux bien méditer sur le traitement des animaux destinés à la boucherie, sur la cruauté de la chasse, mais au cours d’un bon repas à la campagne, en compagnie de ma gang de moutons, laissez-moi savourer en paix, ces mets juteux et raffinés que me procure le sang de mes amis les animaux!

  • I. Pelletier - Abonnée 29 janvier 2010 21 h 42

    Parce que le silence a perdu son importance

    La nature et son silence est un lieu d'apprentissage immense, qu'on oublie trop souvent. Les animaux sont là pour nous ramener à nos racines, à notre identité, et au silence, qui peut être si riche.

    Parce qu'avec le développement tourisitique, on oublie qu'il peut aussi apporter la détresse, le cirque des visites guidées.

    Un homme a partagé sa vie avec ces animaux, à les défendre des humains, pour qu'ensuite, on vienne l'envahir avec l'argent et les visites.
    Notre société est tellement contradictoire, et il est si facile d'oublier les animaux, puisqu'ils ne peuvent se défendre.

    Votre écriture est, comme toujours, juste et touchante, expliquant la complexité du sujet, et la lutte qui fait ombre a un grand homme.

    À chercher les héros partout dans Avatar, et autres ''blockbuster'' on oublie qu'ils sont souvent juste à côté de nous.

  • claire robichaud - Inscrit 2 février 2010 19 h 33

    vous lisez dans les pensées ou quoi?

    A lire votre article, vous semblez interpréter les pensées de monsieur Pageau, trop...
    Je ne dis pas que vous avez tout a fait tort mais vous lui mettez beaucoup de mots dans la bouche...je suis déçue

  • Martin Dufresne - Abonné 4 février 2010 10 h 43

    M. Pageau s'est-il vraiment résigné?

    J'aimerais entendre ce que Pageau s'époumonnait à réclamer de ses bailleurs de fonds comme stratégie de renaturalisation et de meilleure gestion. Il le fait peut-être encore. Après tout, d'autres centres du genre sont arrivés à rétablir une frontière entre l'espace touristique et naturel; ce n'est pas impossible et il y a des fa¸ons de soigner les animaux sans abattre leurs défenses naturelles. N'en faites pas trop vite un "beautiful loser"... image romantique mais pas toujours réaliste.

  • Nancy Ross - Inscrit 5 février 2010 12 h 55

    Trouver l'équilibre

    Comment arriver à un équilibre entre l'interêt naturel des gens à mieux connaitre la nature et le rêve d'une homme déchiré entre son désir de venir en aide aux animaux et les moyens financiers énormes qui lui sont necéssaires pour y arriver? Je viens de l'Abitibi. J'ai vu l'évolution du refuge Pageau, je l'ai visité avec mes parents dans ma jeunesse. L'histoire des Pageau est bien connue ici en région. Ce qui a changé au cours des années c'est le nombre de plus en plus élevé d'animaux blessés qui arrivent au refuge, qui doivent être nourris et soignés pour être retournés en nature. Comment y parvenir sans argent, sans organisation? Vous omettez de dire que ce sont les enfants de Michel Pageau qui sont impliqués au refuge. Ces gens qui ont vécu toute leur vie entourés d'animaux, sont devenus mercantiles au point d'en devenir des ennemis ? Je crois que c'est une interprétation. Un reportage d'une journée ne permet pas de saisir toutes les nuances, d'où cette remarque typique des journalistes montréalais: "Et la pression est forte parce que les rêves sont rares au pays des minières et des forestières dénoncées par le poète Desjardins." Encore cette éternelle image de l'Abitibi, pays de désolation où les gens se nourissent de chimères...