Le dinosaure

Pierre Karl Péladeau a indéniablement réussi à attirer l'attention, la semaine dernière, en profitant de la rencontre économique convoquée par le premier ministre Jean Charest pour lancer une charge d'un autre âge contre le mouvement syndical.

À en croire le président de Quebecor, les lois adoptées par l'Assemblée nationale au fil des décennies ont pour effet de rendre la vie impossible aux entrepreneurs québécois, qui doivent consacrer trop de temps et d'argent à gérer les relations de travail, tandis que leurs homologues étrangers peuvent se consacrer en toute sérénité au développement de leurs affaires.

Alors que le lock-out au Journal de Montréal entre dans sa deuxième année, il se scandalise de ce «privilège» qui met les prestations syndicales à l'abri de l'impôt. Si c'est rendu qu'on ne peut plus affamer ses employés, où allons-nous, je vous le demande?

M. Péladeau veut bien admettre que les syndicats ont pu avoir leur utilité à la lointaine époque du «capitalisme sauvage», mais il se demande si les remèdes d'hier sont toujours bien adaptés aux maux d'aujourd'hui.

À la façon dont il gère les conflits qu'il provoque délibérément dans ses entreprises, il est en effet permis de se demander si la législation actuelle, notamment la loi anti-briseurs de grève, est suffisante pour protéger les travailleurs contre les matamores de son espèce.

Au-delà de l'interprétation extrêmement légaliste qu'on peut en faire, il est évident que l'esprit de la loi adoptée sous le gouvernement Lévesque, bien avant l'arrivée d'Internet, est systématiquement bafoué.

Tout le monde reconnaît que l'industrie de la presse écrite doit s'adapter aux nouvelles réalités. Le problème est que M. Péladeau semble voir son avenir dans la culture des feuilles de chou.

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Sous des allures plus modernes, le président de Quebecor rappelle étrangement cet autre dinosaure qui avait fait les manchettes dans les années 1980, Raymond Malenfant, que le magazine L'Actualité avait surnommé «le toffe de la Malbaie» en raison des méthodes brutales que lui inspirait son antisyndicalisme primaire.

Bien entendu, le style est différent. M. Malenfant n'était pas le fils d'un magnat, mais d'un cultivateur. Il manifestait néanmoins le même acharnement que M. Péladeau à enfoncer son «modèle d'affaires» dans la gorge de ceux qu'il appelait «les capotés de la CSN».

Les plus jeunes ne connaissent peut-être pas l'histoire de ce self-made-man, vulgaire et sans scrupule, qui était soudainement devenu la coqueluche de la garde montante des affaires. Après avoir acheté le Manoir Richelieu en 1986, il avait entrepris d'en expulser le syndicat. D'une rare dureté, le conflit avait atteint un point culminant quand un syndiqué était mort étouffé par un policier de la SQ.

Cela n'avait pas ému M. Malenfant outre mesure. «Tu vois, les pauvres capotés de la CSN se sont mis le doigt dans l'oeil en voulant jouer au plus fin. Et je te garantis que ça leur a fait mal», avait-il déclaré par la suite.

Il avait cependant vu trop grand. Après le Manoir Richelieu, il s'était porté acquéreur de l'hôtel Fort Garry, à Winnipeg, puis d'un centre de ski en Gaspésie. Couvert de dettes, il avait vainement tenté de s'associer aux Mohawks de Kahnawake. Finalement, il avait dû déclarer faillite, malgré une campagne de charité parrainée par Pierre Péladeau et le controversé animateur de radio André Arthur.

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M. Péladeau a les reins plus solides que le «toffe de la Malbaie», mais il est aussi buté. En 1993, il avait fallu que son père manifeste publiquement son impatience pour qu'il se décide enfin à régler le conflit avec les pressiers et les typographes du Journal de Montréal, qui avaient aussi été mis en lock-out. Le déblocage avait été immédiat. Malheureusement, il n'y a plus personne pour le raisonner et lui expliquer qu'il va à contre-courant de l'évolution de la société québécoise.

Si Raymond Malenfant avait fait figure de héros aux yeux de Québec inc., c'est que le mouvement syndical était encore largement perçu comme l'ennemi qui voulait «casser le système», comme l'avait déjà dit Louis Laberge.

La semaine dernière à Lévis, les propos de M. Péladeau ont été réprouvés de façon quasi unanime. Tous ces patrons qui doivent aussi négocier des conventions collectives semblaient sincèrement se demander de quoi il parlait. C'est tout juste si on ne lui a pas suggéré de consulter un psychologue.

Dans l'histoire du Québec moderne, les relations de travail n'ont jamais été aussi harmonieuses. Plutôt que de casser le système, les syndicats ont décidé de s'y intégrer. La FTQ avec son Fonds de solidarité et la CSN avec son Fondaction sont elles-mêmes devenues des investisseurs.

La réaction du premier ministre Charest à l'invitation de la Fédération professionnelle des journalistes, qui le pressait d'intervenir dans le conflit au Journal de Montréal, était très claire: «Il y a une paix dans le milieu du travail et dans les relations de travail que nous encourageons.» Autrement dit, le Québec n'a pas besoin d'un dinosaure échappé de la préhistoire.

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mdavid@ledevoir.com
22 commentaires
  • Gabriel Biron - Inscrit 28 janvier 2010 01 h 10

    Quand est-ce qu'un homme ou une femme d'affaires peut-il ou peut-elle gérer SON entreprise

    Quand est-ce qu'un homme ou une femme d'affaires peut-il ou peut-elle gérer SON entreprise à sa façon. M. Péladeau veut fermer un secteur de son entreprise qui n'est plus rentable. Pourquoi les syndicats auraient-ils le droit de refuser cela? Par solidarité sociale? Mon oeuil! Si la personne d'affaires fait faillite le syndicat va et ses membres vont-ils se cotiser pour garantir un revenu au patron malchanceux? NON. C'est la personne d'affaires qui investi et qui risque SON argent. Alors, comme ce n'est pas une coopérative, pourquoi les syndicat du Journal de Montréal ne rentre t'ils pas au travail? Ils sont des conditions de travail de beaucoup supérieures à la moyenne des québécois et québécoise.
    M. Péladeau pose la vraie question.

  • Alain Bonin - Abonné 28 janvier 2010 03 h 05

    Magnifique commentaire Mr. David.

    Les syndicats ont instauré une égalité sociale avec le patronat. Sans ceux-ci nous serions probablement à la merci du capitalisme sauvage d'autrefois. J'admet que les syndicats ne font pas toujours de bons coups, mais ils sont un mal nécessaire pour notre société ( la cupidité humaine des gens d'affaires dont le profit est la seul rançon de la gloire au détriment des employés. 147 fois le salaire moyen d'un employé, des bonus même si ils n'ont pas performé, etc ).

    Il y a des compagnies non syndiqués qui fonctionnent très bien, mais ils sont généralement aux prises avec de la main d'oeuvre spécialisée qui est dur à trouver, ou l'entreprise est petite et les liens avec les employés sont forts. Pour les grosses entreprises l'employé devient seulement un numéro.

    Dans un contexte social moderne PKP devrait faire partager, comme son père le faisait avant, une partie de ses gains pour motiver ses employé(e)s à s'améliorer au sein de l'entreprise. Je crois que Péladeau père n'a pas si mal réussi après tout ( fais moi faire de l'argent et tu feras de l'argent).

    Je trouve vraiment malheureux le conflit du journal de Montréal, car même si ils ont rue Frontenac et la CSN pour les soutenir ce doit être terriblement difficile pour eux. Je n'ai plus acheté le journal de Montréal et aucune autre publication de Québécor depuis ce temps par solidarité. C'est un combat non pas seulement syndical, il ne faut pas oublié, mais pour le maintient de la qualité de l'information au Québec.

    Bonne chance à vous tous. Je suis sincèrement avec vous.

  • Andrew Savage - Inscrit 28 janvier 2010 05 h 50

    Un peu de respect pour la feuille de chou...




    Que vous apparteniez à ce quarteron tristounet qui n'aime pas la feuille de chou nous attriste et nous afflige. La feuille de chou est non seulement canonique, elle a de la classe.

    Sa culture en tant que légume remonte à la plus haute Antiquité, au temps des dinosaures presque, au temps où l’esclavage était considéré comme naturel par Aristote, le précepteur d’Alexandre le Grand, lequel a rapetissé depuis.

    Le chou, légume volumineux, dense et nutritif, est réputé être l'aliment qui donne la plus grande quantité de matière comestible au mètre carré cultivé. Très productif. Si on lui ajoute : le chou fleur, le chou de Bruxelles, le chou frisé et surtout le chou chinois comme dans….c’est le ravissement, la mondialisation, la voûte céleste.

    Les choux valent les autres légumes tant au point de vue des hydrates de carbones et des protides que de l'assimilation. C'est un légume peu calorique.

    Ils sont aussi riches en vitamines C, A, P, E, PP, K et B (B1, B2, B3, B5, B6, B9 que l'on pourrait presque appeler : anticancéreux...

    Il est conseillé de consommer les choux crus à l'exception du choux vert qui est meilleur cuit. Ce que ferait Joseph Facal, dit-on. Comme quoi la sociologie mène à tout ; il s’agit d’en sortir.

    Pour la cuisson, et pour une meilleure digestibilité, d'abord le faire «blanchir», (plus délicat à faire dans le cas du chou chinois). Egoutter le chou puis le faire cuire à la vapeur

    Lors d’un régime…il est préférable de le consommer en jus frais non cuit car la cuisson détériore le légume.

    Vous n’avez pas pris votre jus ce matin … ça se voit. Il faut dire que vous n’êtes pas au régime.

  • Michel Vézina - Inscrit 28 janvier 2010 08 h 28

    Relations de travail harmonieuses

    Dinosaure vous dites? Complètement surréaliste et surtout son texte démontre les valeurs de cet homme...Les relations sont la clé de tout...il n'y a qu'à voir comment les cadres du système de santé gèrent leurs employés, il n'y a qu'à voir comment les syndiqués pataugent dans l'immobilisme, chacun attendant de voir où il sera en mesure de coincer l'autre.... avec les résultats qu'on connaît!

  • Victor Beauchesne - Inscrit 28 janvier 2010 09 h 38

    on a le syndicat qu'on mérite

    M. Péladeau a toujours eu un style de type confrontation. Il a un syndicat du même type, probablement en réaction à son style. Qui s'arrange avec ses problèmes.

    Au moins ce conflit ne m'affecte pas directement dans ma vie ou dans mon porte monnaie. S'ils ne s'entendent pas et le Journal ferme, ce sont les deux parties qui en paieront le prix. Les lecteurs pourront trouver leurs nouvelles ailleurs.

    Ce qui est beaucoup plus aberrant, c'est les syndicats dans le secteur public. Les syndiqués ne se protègent pas contre les méchants capitalistes cupides mais contre Jos tout le monde, le public. C'est un non-sens mais qui alimente toute une industrie au Québec.

    Quant à M. Péladeau, il est peut être de l'ère jurassienne, mais les chefs des syndicats du secteur public le sont certainement tout autant que lui.