Destin tragique

Dans son magnifique et perturbant ouvrage L'Écriture ou la vie, Jorge Semprun raconte les camps de concentration nazis où il fut détenu en tant que communiste et auxquels il a survécu. À ses yeux, les mots seront toujours en deçà de l'horreur vécue et, en ce sens, décrire la tragédie risque de l'atténuer. Parce que Semprun a baigné dans la culture humaniste, que son immense talent d'écrivain, son intelligence sensible et son espoir dans l'homme l'ont protégé du cynisme, il a su entraîner le lecteur au coeur de l'horreur concentrationnaire.

Les Haïtiens, premier peuple noir à s'affranchir du colonialisme au début du XIXe siècle, ont écrit par la suite leur histoire dans le sang, la violence et l'exploitation. Les démons ne les ont pas quittés. Avec comme conséquence une paupérisation qui s'est généralisée, une désorganisation sociale et politique où l'anarchie s'est imposée et un exode irréversible de la population, principalement la bourgeoisie scolarisée et éclairée venue enrichir de sa science et de son talent nos sociétés développées, le Québec au premier chef.

Les malheurs haïtiens successifs, les dictatures à répétition, la corruption endémique, les brutalités crues des milices du moment, les croyances inquiétantes du vaudou et des esprits maléfiques n'ont pas eu raison des artistes d'Haïti, de ses écrivains, chanteurs, peintres, ni de ses intellectuels qui transmettent leur savoir aux étudiants de nos universités francophones. Les Haïtiens théâtralisent leur vie, la magnifient. Ils s'expatrient sans quitter leur pays, qu'ils portent en eux. Ils s'intègrent dans les sociétés qui les accueillent, France, États-Unis ou Québec, sans exigences d'accommodements autres que le droit à la réussite personnelle. Ils ne cherchent pas à importer Haïti chez nous, mais à vivre ici dans le confort et la sécurité nécessaire à l'épanouissement dont ils étaient privés sur leur île de tous les tourments.

Les secousses telluriques ne leur sont pas étrangères. Elles sont la métaphore de leur histoire. La terre n'a jamais cessé de trembler pour eux, géologiquement, socialement ou politiquement. Les rares accalmies furent de courte durée et n'ont été jusqu'ici que des répits avant de plus grands malheurs. Alors, quels mots peuvent rendre compte de la nouvelle catastrophe d'un peuple exsangue qui a perdu jusqu'au toit de tôle qui lui servait de maison? Qui n'avait rien à perdre et l'a tout de même perdu. Est-ce une impression qui s'impose par les images que l'on a reçues parcimonieusement durant les premiers jours, mais on n'a pas semblé d'abord chercher les potentiels survivants sous les décombres comme on l'a vu lors d'autres tremblements de terre? Les habitants visiblement hébétés enjambaient les cadavres et la prière semblait leur premier réflexe.

Pour un peuple habité par Dieu, les accablements successifs auraient-ils encore un sens? Nombreux sont ceux qui n'ont que le mot résilience à la bouche pour décrire les Haïtiens. Mais hélas, les résilients sont avant tout ceux qui ont réussi à quitter leur île. Ou alors ceux qui ont les moyens matériels ou intellectuels de la quitter. Les autres, presque tous les autres, ces sept millions de pauvres qui vivent avec deux dollars par jour, qui sont analphabètes, sans travail, sans autres rêves que le bon Dieu et la musique et qui n'attendent que l'aide extérieure, cette charité moderne et celle plus personnelle des membres de leur famille vivant en diaspora, ces Haïtiens sont prisonniers de leur misère. Le tremblement de terre de mardi dont on ne connaîtra peut-être jamais le nombre réel de victimes risque de tuer même les survivants. En effet, comment retrouver des réflexes de vie déjà altérés par l'indigence, les injustices et une forme de déni qui s'exprime dans la glorification culturelle? Comment renaître alors que le cataclysme plonge le peuple plus profondément dans les abysses de la détresse? En d'autres termes, sommes-nous en train d'assister à la disparition d'Haïti?

Sans doute, l'appel du président français Nicolas Sarkozy lancé jeudi aux États-Unis, au Canada et au Brésil de reconstruire avec la France le pays est-il une réponse à cette terrible question. Se pourrait-il que, par la volonté de quelques pays, Haïti, qui ne vivait que sous la perfusion de l'aide économique étrangère, sans énergie, sans infrastructures, soit réenchantée? La destruction du Palais présidentiel et de la cathédrale, ces deux piliers des malheurs collectifs, prennent valeur de symbole. Est-ce possible que la colère de la croûte terrestre qui a emporté dans ses entrailles des dizaines et peut-être des centaines de milliers de personnes soit l'occasion de faire d'Haïti un pays décent?

On ne rebâtira tout de même pas des taudis, on ne reconstruira pas des bidonvilles sans service d'égout, sans route et sans électricité. La France, instigatrice de ce projet, a beaucoup à se faire pardonner, elle qui a ignoré pendant plus d'un siècle ces Haïtiens orgueilleux qui se sont affranchis d'elle. Les États-Unis ont aussi leur part de responsabilité à cause de la complaisance avec laquelle ils ont traité les dictateurs et autres potentats qui ont sévi à la tête du pays. Mais cela n'efface pas la trahison des élites haïtiennes au cours de sa tragique histoire. Le dynamisme et la séduction culturelle qu'imposent les artistes et intellectuels du pays, qui vivent pour la plupart à l'étranger, Dany Laferrière en tête, ne garantissent pas l'avenir d'Haïti. Seuls la volonté et les moyens de la communauté internationale pour refuser la disparition du pays sauveront la population d'Haïti, ces fils d'esclaves qui en s'affranchissant croyaient instaurer le bonheur sur leur terre d'adoption.

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6 commentaires
  • Augustin Rehel - Inscrit 16 janvier 2010 08 h 41

    Une réalité qui nous dépasse

    Les mots ne peuvent jamais décrire l'horreur la plus complète.

    Ce tremblement de terre qui frappe Haïti fait partie de cette réalité, comme c'est le cas des camps de concentration nazie, le génocide arménien de 1912, ou celui du Cambodge... Les mots manquent pour traduire une réalité qui nous dépasse, une réalité qui nous ramène aux récits apocalyptiques de notre enfance.

    Ce tremblement de terre meurtrier s'ajoutera à la trop longue liste de ces événements dévastateurs de la nature qui interrogent tous les humains et leur font prendre conscience de leur petitesse et de leur fragilité.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 16 janvier 2010 10 h 08

    À côté de la plaque

    Chère Denise,
    En cette matière comme en d'autres -voir vos positions sur la guerre -vous êtes à côté de la plaque, drapée dans l'ignorance des réalités humaines sur les quelles vous discourez.

    Votre américanophilie vous empêcherait-elle d'identifier que la source du mal économique puis politique d'Haïti et de nombreux autres pays latino-africains racine dans l'exploitation et l'ingérence politiques des USA -quant ce n'est/n'était pas l'occupation militaire prolongée par les GI.

    Vous retourneriez au b.a. ba de vos longues études en relations internationales que vous y redécouvriez les enseignements de la doctrine Monrœ ou les effets de la «BigStick policy» des Theodore Roosevelt et autres pontes de Pennsylvania Avenue et de WallStreet.

    Sur un siècle de vie Haïti fut occupé plus de 30 ans par une force étrangère puis dirigé un autre 30 ans par une dynastie dictatoriale maintenue au pouvoir non pas par complaisance américaine mais au service de leur intérêt économique et géopolitique. On ne parle pas ici de Duplessis et de la grande noirceur qui virent s'exiler les élites progressistes québécoises.

    En ces temps-là, régnait la Terreur dans chaque îlot de chaque quartier de chaque ville. Les gens ne devaient pas attendre la mort mais fuir et porter ailleurs leur opposition au régime, accepter d'y être souvent déconsidérés. Malgré tout, la diaspora et non l'aide internationale, fut pour de nombreuses familles restées en terre haïtienne le premier apport économique permettant d'y maintenir la vie et une étincelle d'espoir.

    J'aimerais bien, chère Denise, partager votre béate analyse, mais que voulez-vous ce serait faire injures à ces artistes, intellectuels, professionnels, techniciens, commerçants et autres retraités haïtiens de la diaspora qui régulièrement retournent en terre national porter non seulement leur écot mais aussi contribuer au développement de la société haïtienne, aussi bien par leur savoir-être et leur savoir-faire, que par l'exemple de leurs succès académiques, culturels et économiques. Vous voulez des précisions, vous savez où me joindre!

    Seul, Haïti ne pourra rapidement se relever. Avec l'aide des autres et en fonction de leurs besoins propres les haïtiens sauront encore une fois triompher de l'adversité. Les pires «chimères» pour Haïti ne sont pas «ceux» qui écument les rues de sa capitale, les forces policières y verront, mais celles qui habitent les âmes et les cœurs de ces bonnes gens qui, de tout temps, voulurent son bien et qui, à travers l'imposition d'un développement socio-écomnopmique loin des besoins haïtien, réussirent à se l'approprier.

    Et si ces «fils d'esclaves», chère «nièce de blasphèmatrices», portaient en eux plus d'espoir et de courage que ceux d'entre-nous qui n'osent assumer leur liberté?

  • Lor - Inscrit 17 janvier 2010 14 h 57

    16/200 = 8%, 2è version

    J’ai lu, en parallèle, l’article de M. Cornellier, (Essais québécois - Qu'avons-nous fait de l'Afrique ? LOUIS CORNELLIER 16 janvier 2010 Livres , exercice que j’ai trouvé intéressant car il nous permet de garder en mémoire certains faits liés aux situations de gouvernance dans plusieurs de ces pays, et à mon avis, en Haïti aussi.
    En ce qui concerne le vôtre, chère dame Bombardier, je l’ai fortement apprécié, d’abord parce qu’à partir de ce cataclysme, qui touche avant tout les habitants de Port-au-Prince et ses environs, vous nous rappelez la situation de la Nation haïtienne, nation qui est gouvernée sous l’ « égide » des Nations Unies, (depuis près de 5 années je crois), et qui ne retenait plus tellement notre attention « aux nouvelles », au quotidien.
    Par contre, je ne trouve pas très approprié de suggérer un lien entre l’expérience des camps de concentration, fondée par l’idéologie Nazie, et celle de citadins aux prises avec des séquelles d’un séisme, (un cataclysme naturel).
    J’apprécie toutefois votre élan, lequel à mon avis, nous invite à reconsidérer la situation des haïtiens et aussi, je crois, nous invite à réfléchir sur le degré de collaboration, (via nos dirigeants), nous somme disposés à fournir à ce peuple, quasi voisin, à court et moyen termes, afin de permettre à cette nation de finalement s’établir et réussir à accéder à un niveau de sécurité et de prospérité viables. Cet appel implique aussi les américains « des US of A ».
    Finalement, cet évènement est peut-être une interpellation qui nous est offerte, (nous étant les pays économiquement et politiquement assez bien développés et stables), une invitation à mettre nos moyens au service de la nation haïtienne afin qu’elle, se redécouvre dans sa convivialité enchantée, se libère de ses misères et, surtout de ses traîtres, qui de l’intérieur, minent toute possibilité d’épanouissement à la majorité de son peuple. À ce que je sache, le despotisme s’exerce généralement à partir de l’intérieur d’un pays.
    Malgré que je ne sois pas un gros et fidèle « pro-USA à n’importe quel prix », je suis, en même temps, loin d’être un « anti-USA », à tout prix.
    J’ai donc trois commentaires pour Denis-Émile. « De un »; à l’intérieur de 2 siècles, (1804 à 2004 = 200 années), à peu près 66%, (2/3), des « élections » ont permis de changer de gouvernance par voie d’insurrection. En ce qui concerne votre « attaque » au sujet de l’occupation américaine en sol haïtien, 16 années sur un total de 200 années, ça donne un résultat de 8%. À cet égard, ça va en prendre de la sophistique pour me convaincre que c’est dû à 8% et non 92% de gouvernance, que la Nation haïtienne est maintenue dans un état de misère…. Il faut aussi mentionner que c’est probablement, en partie du moins, grâce à cette intervention de 16 années que ce pays a été doté de certaines infrastructures et d’un certain niveau de paix sociale, et cela semble avoir duré jusqu’à la dictature suivante.
    N.B. Afin d’étayer mes derniers propos ici, j’ai « puisé mes chiffres » à l’adresse suivante : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/amsudant/haiti.htm
    « De deux »; je qualifie de petitesse les insultes que tu sers, ici, à l’auteure de cet article, car, à mon avis, elle est loin d’être à côté de la plaque, ( « track » ), sa crédibilité en matière d’évaluation des réalités humaines et sociales est établie depuis « belle lurette », dame Bombardier, analyste et auteure réfléchie et objective, (je n’ai pas dit impartiale, j’ai dit objective!), nous offre des discours enrichissants, et elle a assez de verve pour susciter, nourrir, de nécessaires réflexions, et ce, régulièrement. Finalement, à ce chapitre, lorsque vous la qualifiez de « nièce de blasphématrices », je trouve que vous y allez avec une rudesse extrême.
    Et, « De trois »; peut-être qu’avec l’aide des américains, (y compris ceux des US of A), Européens et …,
    « ces, (haïtiens), artistes, intellectuels… qui régulièrement retournent en terre national (Sic)… porter non seulement leur écot(?) mais aussi contribuer au développement de la société… » en tout cas ceux-là qui « osent assumer leur liberté », y allaient plus souvent et en reviendraient moins souvent, (c’est-à-dire, dureraient un peu plus de temps sur les lieux même du débat, de l’actualisation d’un programme social-économique-politique, viable pour tous), peut-être qu’avec ces appuis et collaborations, les haïtiens pourraient se ressaisir avec leur courage et fierté supposément notoires et, établir leur Nation, la leur, dans un esprit de justice et de solidarité. Ceci, je ne peux que le souhaiter!

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 18 janvier 2010 11 h 48

    Cher Lor???

    De un, l'arithmétique a bien peu à voir avec la réalité des choses lorsque vient le temps de mesurer l'impact de la colonisation sur le devenir des peuples. Vous relirez avec intérêt l'article que vous citez et vous découvrirez que l'occupation américaine commença en début de siècle, fut marquée par l'expulsion de leurs terres par les troupes Yankee et les milices des compagnies et ne se termina pas à l'occasion du départ des troupes.

    De deux vous avez droit à votre analyse des textes de madame Bombardier mais puis-je vous suggérer de revenir à ceux touchant son attaque des pacifistes lors du début de la guerre contre l'Irak. À cette égard, dire qu'elle était «à côté de la plaque » appartient plus à l'euphémisme qu'à l'insulte.

    Votre «de trois» appartient au domaine de l'opinion... que je ne partage pas.
    Nos amis artistes, commerçants , scientifiques et autres personnages pigeons voyageurs qui vont, viennent et résident de par le Monde annonçant le Québec à la manière de Denise et de combien d'autres le font en toute honnêteté pour leur plus grand bien... et celui de leur patrie!

    En terminant sur l'aide d'autrui: sur la côte Sud-Ouest d'Haïti, en montagne , un hôpital surnommé « Hôpital américain» par la population accueille des américains
    en convalescence et certainement de riches haïtiens: le peuple se contente de dispensaires de fortune, équipés, financés et servis par des gens de la diaspora, y compris des artistes et autres intellos qui vont régulièrement servir leurs frères.

    Voyez-vous cher Lor, restez bien emmitouflé sous votre pseudonyme et relisez votre Devoir de samedi; vous y retrouverez toutes les précisions qui supportent les faits.

  • Catherine Caron - Inscrit 20 janvier 2010 17 h 41

    Au sujet de la résilience des Haïtiens et de la complaisance des États-Unis...

    Madame,

    Je déplore le mépris qui teinte vos paroles lorsque vous parlez du peuple haïtien en écrivant : «Nombreux sont ceux qui n'ont que le mot résilience à la bouche pour décrire les Haïtiens. Mais hélas, les résilients sont avant tout ceux qui ont réussi à quitter leur île.» Lire ça à l’heure où un courage extrême est demandé à ce peuple là-bas, en sachant que sa situation d’avant était déjà terrible et demandait de lui une résilience dont il savait faire preuve, c’est d’une bêtise! Lisez «Georges Anglade 1944-2010 - La crise annoncée est hélas arrivée...», publié dans Le Devoir du 15 janvier, pour comprendre un peu dans quel état de résilience était déjà ce peuple...

    Et que dire lorsque vous parlez de la complaisance des États-Unis?... Complaisance? Complicité, oui. Appui, oui. Ingérence, oui. Nouveau colonialisme, oui, incluant par le pouvoir américain exercé via la Banque mondiale et le FMI qui ont sévi dans ce pays comme ailleurs (lire Éric Toussaint, «Haïti : au-delà des effets d’annonce»,
    http://www.cadtm.org/Haiti-au-dela-des-effets-d-an

    Pour ce texte et pour bien d’autres, je ne comprends vraiment pas pourquoi Le Devoir (et TVA également) vous accorde une telle tribune. Pour ma part, je vais retourner à ma règle habituelle - qui est de ne pas perdre mon temps à vous lire – à laquelle j’ai malheureusement dérogé samedi.

    Catherine Caron
    Montréal