Rêver sous le Troisième Reich

De 1933 à 1939, Charlotte Beradt recueille autour d'elle trois cents rêves d'Allemands. Ce sont, dit-elle, les journaux de nuit, l'atelier psychique du régime nazi, les fictions qu'inventent les petites roues pour se représenter, refuser ou (surtout) accepter leur engrenage dans le grand rouage totalitaire. Rites d'initiation, où les sujets se dégradent eux-mêmes en non-personnes. Pour célébrer le réveil allemand, un chef nazi a proclamé: «La seule personne qui soit encore un individu privé en Allemagne, c'est celui qui dort. Dès son réveil, chacun est un soldat d'Adolf Hitler.» Mais les rêveurs ne s'y trompent pas: plusieurs rêvent qu'il est interdit de rêver, qu'ils sont donc en train de commettre un crime.

Rêve de Juif: assis sur un banc peint en jaune, près de la corbeille à papier, je m'accroche moi-même autour du cou un écriteau: Si nécessaire je cède la place aux papiers. Autodérision surréaliste — si la réalité n'était encore plus folle: les bancs jaunes sont réellement les seuls permis aux Juifs, auxquels sont interdits aussi certains trottoirs, d'acheter des fleurs, d'avoir un chat, etc. Parfois, un rêveur se fait satiriste. Mais parodier un mot d'Hitler en absurdité, ce n'est jamais que le changer en ce qu'il est réellement... Rêves de sujets dévorés par le tout politique, marqués par l'angoisse de disparaître dans l'espace public. Toute communication y est surveillée, toute parole aliénée par le nouveau sens nazi des mots. Rêve: je ne peux plus parler seule mais uniquement en choeur avec mon groupe. On pense souvent à Victor Klemperer, à sa Langue du Troisième Reich.

Que de rêves marqués par un délire d'observation paranoïaque, que toutes les pensées sont observées et surveillées, qu'on vit désormais dans des maisons sans murs! Les rêves le disent et le redisent: on ne peut y croire. Mais sans pouvoir rêver plus incroyable que le réel. Rêve: la SA fait irruption dans la maison et le poêle de cuisine se met à parler, c'est incroyable, il répète tout ce qu'on s'est dit en famille sur cet idiot de Goebbels, on nous arrête, mais on n'y croit toujours pas, cela n'est pas possible. Bientôt, l'impression d'irréalité sera courante aussi dans les camps. «Ce monde-là ne peut pas être réel.»

Ces rêves, rappelons-le, datent d'avant la guerre (le poêle mouchard est de 1933). Déjà, culpabilité générale. Même des blonds aux yeux bleus se rêvent coupables de... quelque chose. Le Service de surveillance des pensées, l'Institut d'installation d'écouteurs dans les murs savent quand on pense à Hitler. Fréquents: le regard inexpressif, les pas sonores et la marche droit au but des SA qui viennent vous arrêter pour crime de pensée. Comme dans La Colonie pénitentiaire, «la faute est toujours certaine». D'ailleurs, en rêve, chacun peut égaler Kafka. Lampes de chevet, pendules ou miroirs espionnent et d'une voix nasillarde de haut-parleur répètent mille fois: L'intérêt commun avant l'intérêt particulier.

Rêves. Je cherche un numéro dans l'annuaire, mais par précaution je le cherche sous un autre nom que celui de la personne à qui je veux téléphoner. Je raconte une blague interdite, mais par précaution je la raconte mal, si bien qu'elle n'a plus de sens. J'envoie des aveugles et des sourds voir et entendre des choses interdites pour pouvoir prouver qu'ils n'ont rien vu ni rien entendu. Je parle russe (je ne le connais pas) pour que je ne me comprenne pas moi-même et que personne ne me comprenne si je parle de l'État.

Le rêve typique est de participation, de compagnonnage, de collaboration. De conservation. On y saisit sur le vif, dans le psychisme traumatisé, le désir d'accommodement qui fera de l'Allemand ordinaire un complice du Führer.

Rêves. Médecin, je suis le seul au monde à pouvoir soigner Hitler; honteux d'en être fier, je me mets à pleurer. Je me promène au zoo, Hitler apparaît, je veux lui dire que je suis contre les camps de concentration mais, comme représentant de «ceux qui font semblant de dormir», j'espère qu'il va m'ignorer et, en l'observant, je me dis, il n'est pas si méchant après tout. Je suis malmené par des SA, Hitler apparaît: Laissez-le, c'est lui que nous voulons avoir. Ils arrivent, je cherche une cachette, je me retrouve enfoui sous un tas de cadavres, bonne cachette, pur délice d'être sous ce tas de cadavres. Je ne dois pas toujours dire non.

Rêves de bruns, de laids, de grands nez (féminins surtout). On me déchire mon certificat de race pure, je veux coucher avec un blond, mais personne ne m'écoute. Fritz, cheveux et yeux noirs, se bat avec un blond, c'est idiot parce qu'il est obligé de perdre.

Les rêves d'opposants sont les seuls qui soient longs, abondants, astucieux. «Il me suffit de vouloir, me dis-je, et je m'en tire.» Les opposants sont aussi les seuls qui en rêve ne se parodient ni ne se dégradent. Les seuls à qui le monde ne semble pas irréel. Comme si de lui dire non rendait au réel sa réalité. Admirable, un rêve de Sophie Scholl, recueilli par sa compagne de cellule, la veille de son exécution: dans la montagne, je porte un enfant pour le faire baptiser; soudain, devant moi, une crevasse, j'ai juste le temps de déposer l'enfant avant de tomber dans le précipice.

On considère à part les rêves de Juifs, bien sûr. La plupart, avec leur honte d'aimer encore la langue ou les chansons allemandes, leurs passeports soudain périmés, leur égarement à la recherche d'une maison, d'une rue, d'un pays où les attendent des «bureaux de vérification de l'honnêteté des étrangers», des écoles de langue interdite aux Juifs, ces rêves plaident encore, pathétiques, espérant, mais dépassés, pour la suite du monde. Même au génie prémonitoire du rêve, il fut impossible de figurer la Shoa.


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