Une arme de soumisson massive

Autrefois, l'Église catholique nous faisait peur avec l'enfer, où nous allions brûler pour l'éternité. Il y avait le Bonhomme Sept Heures qui hantait nos nuits. Très jeunes, on nous a appris la peur. Ça servait l'autorité sous toutes ses formes. Les peurs d'aujourd'hui sont très réussies aussi, et je suis convaincue qu'il y a des «spécialistes de la peur» qui en font un métier. Faire peur au monde, ça permet d'arriver à ses fins sans trop se fatiguer.

J'ai été fascinée pendant les dernières semaines de 2009 par la peur qui s'était emparée de la majorité de mes concitoyens devant la grippe A(H1N1), dont on nous avait rebattu les oreilles du matin jusqu'au soir, jusqu'à écoeurement total, mais en nous vantant toujours la grande générosité de notre merveilleux gouvernement, le dévouement du corps médical et les prouesses des fabricants de vaccins. Personne n'a jamais osé analyser la peur panique qu'on avait suscitée dans la population pour l'amener à la plus parfaite soumission en un temps record. Si les plus pressés ne se sont pas battus entre eux dans les files d'attente pour être vaccinés plus vite, ce n'est pas l'envie qui a manqué. Certains ont même réclamé ce «privilège», croyant leur mort prochaine. Il n'y a jamais eu autant d'aiguilles à la télévision, à chaque bulletin de nouvelles.

Juste avant Noël, la folie de la grippe était pratiquement terminée. Je me suis dit: enfin, on va pouvoir reprendre une vie normale et cesser d'avoir peur. On va pouvoir embrasser ceux qu'on aime, serrer la main aux copains, prendre les enfants dans nos bras. C'était en sorte espérer que le monde redevienne normal, un peu frondeur, un peu insouciant. Nous en avions bien besoin, car nous sortions d'une période particulièrement difficile.

Nous avions encaissé coup sur coup la crise économique, les pertes de la Caisse de dépôt, les scandales de la corruption qui a fait son lit à tous les niveaux de pouvoir, l'entêtement de Jean Charest qui se bouche encore les oreilles pour ne pas nous entendre réclamer une commission d'enquête, les élections municipales, les soupçons au sujet de certains syndicats, les conflits d'intérêts de certains ministres, l'inconscience de Stephen Harper à Copenhague, l'odieux d'une fin de session qui méritait qu'on envoie tout le monde aux douches, c'était déjà beaucoup.

Et par-dessus ça, on nous annonçait des hausses de pratiquement tous les tarifs, Hydro, péages sur les autoroutes, augmentation de ceci ou de cela, pour bien nous étouffer une fois pour toutes. Sans aucune gêne, le ministre des Finances nous propose même de choisir nous-mêmes où on veut être augmentés, histoire de pousser le cynisme un peu plus loin encore. «On va vous rachever, dit en somme le gouvernement, mais on vous laisse le plaisir de choisir comment vous voulez mourir.»

Nous commencions seulement à nous en remettre, à nous refaire des forces pour faire comprendre à ce gouvernement qu'il va devoir renflouer ses coffres autrement qu'en vidant nos poches encore une fois. Que cette fois, nous exigeons qu'il fasse le ménage dans ses propres tiroirs, qu'il cesse de jeter notre argent par les fenêtres et qu'il se réinvente autrement qu'en enrichissant les riches et en appauvrissant les pauvres. Que Jean Charest arrête de se prendre pour Louis XlV.

Il fallait convaincre la population, enfin, de cesser d'avoir peur. De se tenir debout afin qu'on puisse les compter. D'affirmer leur détermination à voir les choses changer et à refuser de se faire mentir au visage avec cette sorte de désinvolture qui caractérise le présent gouvernement. Tout un programme. Un beau programme.

Puis, juste avant Noël, un jeune homme a voulu faire sauter un avion qui terminait son voyage d'Amsterdam à Detroit. Et la peur est revenue, plus sûre d'elle que jamais. Elle s'est répandue à la grandeur de la planète en quelques minutes. On a tout revu: les tours du World Trade Center, l'Irak, l'Afghanistan, le Pakistan, les morts de partout étendus dans les rues, des soldats, parfois, mais aussi des civils, des femmes et des enfants. Le terrorisme a repris ses droits à l'information. On a multiplié les fouilles dans les aéroports. On va «scanner» les passagers dans l'espoir de fouiller les coeurs et de lire dans les pensées. La peur est revenue. La peur a de nouveau gagné.

Et comme si ça ne suffisait pas, on rallonge la liste des pays sous haute surveillance. On pointe du doigt. La peur est mauvaise conseillère. Elle risque de nous priver de toutes cette énergie dont nous aurions besoin pour remettre de l'ordre dans notre propre maison.

J'ai bien peur que 2010 soit une autre année de gangrène. À moins qu'on ferme la porte à la peur, d'où qu'elle vienne. Une fois pour toutes.
19 commentaires
  • Gauthier Jean Claude - Inscrit 15 janvier 2010 07 h 02

    Madame Payette, vous me choquez ce matin, vraiement !

    Voilà un billet à la fois démoralisant, plein de lucidité mais hélas, complètement désolant.

    J'ai durant toute mon adolescence et mon arrivée dans l'âge adulte été un de vos fervents admirateurs. L'époque de la libération -remise à plus tard sinon ratée, je ne saurais le dire - du peuple Québécois.

    Je me souviens comment vous et votre gang du PQ d'autrefois redonniez aux Québécois la fierté et ce petit côté frondeur réprimé en nous donnant la permission de nous affranchir de la peur. C'était probablement sous estimer la force et la ténacité des régimes de terreur antérieurs.

    Le mot "peur" revient si souvent dans votre texte qu'il m'est impossible de le rapprocher du terme terreur. Parce que c'est de ça qu'il s'agit. Lorsque la classe dominante ment, joue sur l'ignorance, menace derrière des masques angéliques, nous placent devant des choix forcés et tout le reste que vous dénoncez si justement dans votre analyse. Le peuple a peur de ceux qui dirigent le pays. Il est intimidé, soumis, résigné. En tous points de la manière que ne le sont les femmes battues, captives d'une relation abusive, incapables de s'en départir et écrasées par leur bourreau.

    Un autre parallèle me vient à l'esprit. Celle de l'employé subjugué par son patron. C'est fou ce que ce premier peut se sentir coincé, rapetissé et incapable de se défendre. Chaque tentative de rétablir ses droits entrainent des réprimandes, tactiques en tout genre qui l'écrasent pour finir par le soumettre. Dans un tel rapport de force si inégale, la résignation devient la seule option valable. Et je ne vois aucune autre issue. En 67, il y avait la possibilité de faire la "révolution', plus ou moins radicale selon qu'on était social-démocrate ou léniniste. Mais aujourd'hui, en 2010, on a le choix entre le conservatisme de droite et celui de l'extrême droite. "Pas vargeux" comme choix de réponses.

    Merci quand même d'avoir osé écrire ce que plusieurs pensent en silence. Merci pour votre audace, votre traitement choc. Ça pourrait peut-être finir par provoquer quelques étincelles ..

  • Gabriel RACLE - Inscrit 15 janvier 2010 08 h 05

    La peur d’avoir peur…

    Autrefois, le dicton qui servait de base à nombre d’actions décisionnelles de tous les niveaux de responsabilité, c’était « Diviser pour régner ». Un autre l’a effectivement – et efficacement? – remplacé : faire peur, qui induit la réaction de la peur d’avoir peur.

    C’est de toute évidence un moyen très fort de susciter des réactions, puisque la peur est d’ordre émotionnel, autrement dit qu’elle est une réaction de notre cerveau émotionnel, de notre système limbique, que notre cerveau rationnel ou cortical n’arrive pas toujours, pas souvent à contrôler. La peur peut parfois agir comme mécanisme de défense et être utile, et c’est l’exploitation de ce système primaire qui est mise en jeu par des activités exploitant les réactions émotionnelles des gens.

    Les exemples les plus récents et les plus frappants nous ont été donnés par G.W. Bush et ses sbires, qui ont suscité la peur de S. Hussein et de ses armes de destruction massive qu’il ne possédait pas. Et de nombreuses menaces ont suivi, des attaques contre la statue de la Liberté, contre le pont Verrazano, etc., pour entretenir la peur et permettre de prendre des mesures coercitives derrière cet écran de fumée, de peur.

    Ainsi manipulée, la peur devient une arme de destruction massive, toujours utilisée. C’est l’Iran qui est dans la ligne de mire, à peur ou à raison, qui le sait? Et puis, il y a ces tentatives dans un avion. Celle de l’homme à la chaussure ou de celui à l’explosif dans ses sous-vêtements : s’agissait-il de tentatives ratées ou de démonstrations destinées à semer la peur? On peut se demander pourquoi des terroristes formés à bonne source ratent leur tentative en agissant devant le public des passagers et non discrètement dans les toilettes? Des terroristes formés ont sévi à Londres et à Madrid, par exemple, sans ratages? Alors?

    Et puisqu’il s’agit d’une réaction de peur, on ne songe plus à faire une analyse objective et détaillée d’une situation, on n’ose même plus exprimer son opinion, de crainte de passer pour sceptique. On n’ose pas s’opposer à des mesures contraignantes, par crainte de??? Une fois les mécanismes de la peur enclenchés, il est difficile de réagir, de tenter de faire valoir des arguments logiques, rationnels, car ils sont sans valeur au niveau émotionnel.

    On pourrait d’ailleurs en dire tout autant des réactions de croyance, comme celle évoquée au début de l’article. Les croyances ne sont pas des réactions rationnelles, mais des réactions émotionnelles et avec elles, on peut aussi subjuguer des gens, diriger des groupes, des peuples. Il suffit de penser à des sectes, à des groupes religieux fanatiques ou non, et ainsi de suite. Lorsque l’on manipule les réactions émotionnelles, de tous ordres, on obtient des résultats surprenants, difficiles à gérer et à contrecarrer. La peur ou les croyances sont des armes de subjugation massive, quand elles ne sont pas des armes d’anéantissement massives. Et leurs arsenaux sont bien à l’abri de toute destruction

  • - Abonnée 15 janvier 2010 09 h 30

    Cela dit...

    Dans sa forme dite «normale», la peur est généralement la réponse à un danger. Dans ce cas le corps décharge une surdose d’adrénaline, soit pour se battre soit pour déguerpir.

    La peur dont vous parlez est liée à l’angoisse, qui elle est pathologique. Elle est distillée dans le corps comme on distille du venin, par petite dose, sans menace précise.

    Il y a toujours une peur quelque part qui se terre prête à éclore sous la plume ou le reportage d’un quelconque promoteur de panique.

    Comment se défendre contre la peur? par la raison, par l’information. Le problème c’est que ceux (et celles) qui propagent les peurs sont souvent les mêmes qui après les avoir entretenus, les désarçonnent le moment venu. Cela ressemble drôlement à de la manipulation.

  • Normand Carrier - Inscrit 15 janvier 2010 09 h 53

    De la peur a l'intelligence.....

    Comme parent , nous avons élevé nos enfants en faisant appel a leur intelligence au lieu de la peur et ils se comportent en citoyen responsables et confiants ! Maintenant nous transmettons les mêmes valeurs a nos petits enfants en faisant appel a leur intelligence et non a la peur et ils répondrent admirablement bien et nous spmmes confiants dans leur avenir comme citoyens responsables et libres .
    Il est désespérant de constater que nos dirigeants politiques se comportent en despotes et en roi-nègre pour dire les pires conneries a leurs électeurs ! Essayer de nous faire accroire que cela prend des preuves avant de constituer une commission d'enquête alors que de multiples témoignages d'un sous-ministre qui nous a expliqué en long et en large le système de collusion et d'un contracteur (monsieur Sauvé) qui fut infiltré par la mafia , les visites sur le bateau D'Arcuso , les coûts de plus de 30% pour la construction de nos infrastructures comparés aux autres provinces ect. ect. ect. . Le but d'une commission d'enquête est justement de se donner les moyens jurudiques pour exposer ces méthodes de collusion et de magouilles et de sanctionner les fraudeurs !
    Nous dire aussi qu'une commission d'enquête est longue a mettre sur pied alors que l'opposition lui demande depuis plus de six mois et que Jean Charest nous lance ces imbécilités en pleine face est faire appel a des instincts les plus bas qui sont tout sauf faire appel a l'intelligence des contribuables et les prendre pour des valises ...... hey oui il y a encore quelques béni-oui-oui pour répondre oui bwana nous buvons tes menteries et croyons tout ce que tu nous dit ....... Allélui...

  • Gilles Bousquet - Inscrit 15 janvier 2010 11 h 13

    Le carotte ou le baton pour faire avancer ses moutons

    Un gouvernement fait marcher son peuple avec une carotte ou un bâton, par la flatterie "vas-y, t'es capable que je te donne nue médaille pour être mort ou blessé à la guerre pour protéger mes finances" ou le bâton, par la peur "si tu ne vas pas à la guerre, je te passe par le poteau d'exécution ou je te fais honte devant tout le monde".

    Notre chère mère, la très sainte Église catholique "comme le très honorable ministre", s'est servie de carottes et de bâtons depuis sa fondation ce qui l'a fait connaître sur la terre entière, quelques fois par " le croit ou meurt ! "