Commentaire - Les damnés de la Terre

Aucune indignité n'aura été épargnée à ce pays. Aucune? Pas tout à fait: il manquait encore un bon tremblement de terre. On l'avait oubliée, celle-là: un séisme majeur, pile-poil sur la capitale d'un pays déjà à genoux, qui essayait justement de se relever... mais oui, bien sûr!

En deux siècles d'indépendance, Haïti a tout subi, ou presque... Les ouragans dévastateurs à répétition, suivis d'inondations catastrophiques: les dernières en 2004 et 2008, qui avaient notamment décimé la ville des Gonaïves. La déforestation massive: la partie nord du pays n'a pratiquement plus de verdure. Les émeutes de la faim, début 2008... Quatre cinquièmes de pauvres... dont plus de 50 % de très pauvres — la misère absolue, un dollar par jour. Sur fond de catastrophe écologique et économique.

Sans compter les calamités politiques — proprement humaines, celles-là — d'origine locale ou étrangère, qui ont également pris comme terre d'élection cette demi-île maudite...

Les ingérences étrangères à répétition. L'occupation américaine, de 1915 à 1934. Les fausses révolutions. Les coups d'État militaires en série, par des généraux d'opérette, avant et surtout après la chute de la maison Duvalier (1986). Les sauveurs illuminés comme Jean-Bertrand Aristide. La démocratie avortée, lors du putsch qui chassa «Titid» sept mois après son installation, en 1991. Le curieux retour «forcé» d'Aristide, dans un avion yankee en 1994. Puis sa réélection chaotique en 2000.

Sans oublier le sombre épisode de février 2004, reflet inversé de celui de 1994: les États-Unis de George Bush — avec le Canada et la France comme comparses — qui pendant la nuit s'en vont appréhender, chez lui, puis forcer à l'exil un président élu... soit dit malgré tous les torts (bien réels) d'un Jean-Bertrand Aristide en proie à ses visions.

***

Je suis allé en Haïti la dernière fois en mai 2008, quelques semaines après les émeutes de la faim... dont les traces étaient partout, sur ce long chemin en pente qui mène de Port-au-Prince à Pétionville... et qui mardi après-midi, justement, se trouvait en plein dans la ligne d'effondrement géologique. L'insécurité était grande et il y avait eu, au moment où j'y étais, l'enlèvement d'une travailleuse québécoise de Médecins du monde... plus tard libérée contre rançon.

Mais rien à voir, bien entendu, avec la dévastation d'aujourd'hui.

Le plus révoltant, c'est qu'en 2009, malgré la récession mondiale, malgré la tension politique — destitution de Michèle Pierre-Louis comme chef du gouvernement, puis son remplacement par Jean-Max Bellerive —, la situation économique et sécuritaire s'était améliorée. Juste un peu, mais vraiment.

La production agricole avait remonté, l'inflation avait baissé, la ville et ses faubourgs réputés dangereux avaient été sécurisés relativement... par la police locale et par la MINUSTAH, cette force de l'ONU de 7000 militaires et de 2000 policiers sous commandement brésilien.

Sisyphe en Haïti: le fond toujours plus bas, la destruction toujours recommencée, dans cette terre hantée par les superstitions, les malédictions et la pensée magique. Si l'expression «les damnés de la Terre» a un sens, c'est bien là !

En plus, ils sont de notre famille. Notre famille élargie. Et nous pleurons tous.

***

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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4 commentaires
  • Denis-Émile Giasson - Abonné 14 janvier 2010 07 h 40

    La force de vivre!

    J'entendais Réjean Tremblay divaguer hier sur le compte de Haïti et des autres pays toujours acculés à la pauvreté. Il terminait son intervention en s'interrogeant sur le mieux être de ce pays lorsque sous le joug des «Tontons Macoute»...
    Duvalier et ses Macoutes , comme avant eux les troupes américaines, ont détruit une génération de leaders potentiels, spolié les coffres de l'État, donné les meilleures terres et livré «sa» main-d'œuvre à l'exploitation des «majors» américaines de l'alimentation et du textile. La pauvreté s'installe dans les terreaux créés et entretenus par la richesse qui y trouve son compte dans l'exploitation et son salut lors de grands désastres.

    J'entendais aussi ces commentateurs qui, drapés dans leur ignorance pleine de préjugés, professaient leur mépris de cette société qui se construit hors codes...Ils devraient regarder «La facture» et «J.E.» et s'interroger sur les énormes difficultés des CSST, RBQ et autres administrations à faire respecter nos codes.

    J'entendais ce matin d'autres commentateurs s'interroger sur le pillage maintenant que les quelques milliers prisonniers de la prison centrale de Port aux Princes se sont évadés des gravats de leurs geôles. Des pillages il y en aura : la faim extrême n'a pas d'autre morale que le droit de vivre.

    Et Guildan qui annonce dès le 13 février 2010 abandonner Haïti et relocaliser le travail de trois usines, dont deux sont intactes, ailleurs en d'autres pays pour ne pas retarder la production de gaminets en vue de la prochaine saison estivale.

    Haïti mérite mieux.

  • Andrew Savage - Inscrit 14 janvier 2010 09 h 52

    Un désastre vu par un grand écrivain


    Pour ceux qui ont encore le goût de réfléchir, voici le début d’un poème de Voltaire sur un désastre de son temps :

    O malheureux mortels! ô terre déplorable!
    O de tous les mortels assemblage effroyable!
    D'inutiles douleurs éternel entretien!
    Philosophes trompés qui criez: "Tout est bien"
    Accourez, contemplez ces ruines affreuses
    Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
    Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés,
    Sous ces marbres rompus ces membres dispersés;
    Cent mille infortunés que la terre dévore,
    Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
    Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
    Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours!
    Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
    Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
    Direz-vous: "C'est l'effet des éternelles lois
    Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix"?
    Direz-vous, en voyant cet amas de victimes:
    "Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes"?
    Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
    Sur le sein maternel écrasés et sanglants?
    …..

    Lire la suite sur le site suivant :

    http://athena.unige.ch/athena/voltaire/volt_lis.ht

  • Catherine Paquet - Abonnée 14 janvier 2010 20 h 40

    M. Brousseau, Merci pour ce raccourci historique intéressant.

    Intéressant ce que vous dites des sauveurs illuminés comme Aristide. Mais dites-nous donc quel pays a été derrière la décision d'Aristide de se présenter aux élections de 1990 et bailleur de fonds de sa campagne électorale victorieuse?

  • Claire Fortier - Inscrite 14 janvier 2010 21 h 43

    Sans retour ?

    Merci Monsieur Brousseau pour cet excellent texte.
    Mardi, je venais à peine de terminer le roman de Dany Laferrière. L'énigme du retour. Je retiens ce passage : «dans une époque où l'on apprend à faire face à la tempête de la vie».
    Quelle douleur ! Difficile de garder espoir pour ce peuple. Mais il le faut, sans détour.