Les ptérodactyles aveugles

Nous sommes le fruit d'une lente évolution, d'un changement continu et patient pour nous adapter à des conditions changeantes ou adverses. Quand je dis «nous», je parle de l'humain, qui d'Homo sapiens est devenu homme, mais aussi des manchots, des orchidées et des requins. La théorie de l'évolution nous apprend comment toutes les espèces et les êtres vivants furent obligés de changer, de se modifier physiquement et de s'adapter à un environnement hostile pour mieux, après, le gérer et, depuis peu dans l'histoire de l'humanité, le modifier. Ce parcours s'est fait à travers de grandes catastrophes naturelles, glaciations, météorites, qui ont fait plus d'une victime, mais la vie trouvait les ressources nécessaires pour poursuivre le chemin qui nous a menés jusqu'au BlackBerry.

Une fois organisées, les sociétés humaines ont répondu aux grandes crises avec une capacité d'évolution et de changement digne des enfants de Darwin. En 1936, en France, sous la pression des ouvriers mécontents, le Front populaire instaure les allocations de chômage, les congés payés et la semaine de 40 heures. Voilà une grande évolution. À peu près à la même époque, Roosevelt propose le New Deal. Il instaure un minimum de sécurité sociale, une réglementation plus rigoureuse des banques, des droits syndicaux élargis et crée même des sociétés d'État. Plus qu'une évolution, c'est un bouleversement, une sorte de révolution. On peut multiplier ainsi les exemples de sociétés qui acceptent de changer radicalement devant des culs-de-sac, des crises ou des prises de conscience: le Québec en 1960 et en 1976 en est un bon exemple.

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La crise financière mondiale dont nous ne sommes pas encore sortis se compare aisément à celle des années 30, qui nous donnèrent le Front populaire et le New Deal. La tragédie du changement climatique et de l'avenir de la planète n'est pas différente de celle des grandes glaciations, catastrophes globales qui modifièrent l'ensemble du paysage et de la vie sur Terre.

Or il semble, si on suit les G8, les G20 et autres sommets de Copenhague, mais aussi nos administrations locales, que dorénavant la peur du changement et de l'évolution supplante la crainte des catastrophes annoncées et des défauts du système.

C'est un peu comme si s'était installé dans les sociétés et leurs gouvernements un refus du changement, un refus de dire «c'est le bordel, il faut agir».

Comment se construit la résistance au changement, à la remise en question? Avec l'argent, le profit, voilà la première réponse. Aux États-Unis, cela fait 100 ans que des politiciens souvent modérés, parfois idéalistes, tentent de doter ce pays d'un système de soins de santé civilisé, sans succès chaque fois. Un empire privé de la santé s'est construit durant ces décennies: hôpitaux privés, assureurs, cliniques et laboratoires d'analyse, médecins millionnaires et lobbyistes, aussi. Tellement de milliards sont en jeu et tellement de millions sont versés dans les caisses électorales que toutes ces puissances de l'argent, malgré un président convaincu de la nécessité d'une réforme radicale, ont réussi à édulcorer dangereusement la réforme proposée. L'argent, le capitalisme débridé, refuse le changement.

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La planète fout le camp. Même ma petite-fille Emma le sait et pourrait l'expliquer au président chinois en deux temps trois mouvements. À Copenhague, ils sont tous venus saluer la banquise qui fond, le désert qui s'étend. Mais ils sont tous venus avec le capitalisme qui produit de la richesse et cette phrase: «Il faut être réaliste.» Pas de New Deal ou de Front populaire à Copenhague; pourtant, les crises sont similaires en gravité. Dans cette ville verte, ce sont les carbones milliardaires qui ont emporté la mise, le charbon, les sables bitumineux, le pétrole, l'élevage extensif, la déforestation. L'excellent journaliste Hervé Kempf l'a bien expliqué. C'est la volonté de produire plus à moindre coût, la soif du profit, l'essence du capitalisme débridé, qui mènent la planète à la faillite naturelle. Or d'autres économistes et même des présidents nous disent que ce sont les mêmes facteurs qui ont provoqué la crise financière qui créent plus d'une crise budgétaire dans plusieurs pays.

Alors, voilà devant nous deux grandes catastrophes annoncées, provoquées par les mêmes causes: l'appât du gain, le profit excessif, autrement dit le capitalisme ultralibéral. Mais nous refusons de changer. Comme des ptérodactyles aveugles, nous refusons d'évoluer, de changer, embourbés et paralysés par nos anciennes idées. Continuons, cela ira mieux.

Mais tous ces grands dirigeants ne pourraient ainsi refuser le changement et l'évolution si leur population n'était pas complice et consentante. Il fut un temps où le changement signifiait une sorte d'avancée collective, de progrès partagé. Ce n'est plus le cas. Le citoyen, de plus en plus consommateur et de moins en moins citoyen, croit que le changement, le progrès, réside dans la technologie. Il tente d'améliorer son sort, sa mobilité, son ouverture au monde en vérifiant les performances des téléphones portables. Il ne participe plus, ne bouge plus; il visite à distance. Il abandonne de plus en plus la collectivité. Cela permet aux politiciens de dire à Copenhague qu'ils s'inquiètent de l'avenir de la planète, ce que seul le premier ministre Stephen Harper n'a pas dit. Puisqu'il ne parle pas et proroge.

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