Camus essentiel

Par un curieux hasard, je relisais cette semaine les mots prononcés par René Lévesque en octobre 1970. «Ceux qui, froidement et délibérément, ont exécuté M. Laporte, après l'avoir vu vivre et espérer pendant tant de jours, [...] ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l'assassinat qui sont celles d'une jungle sans issue. [...] S'ils ont vraiment cru avoir une cause, ils l'ont tuée en même temps que Pierre Laporte.»

Les hasards de la lecture sont impénétrables. Soudainement, ces mots me sont apparus comme la traduction politique de ceux prononcés soixante ans plus tôt par un autre homme dans un autre contexte. Les voici: «Chaque fois qu'un opprimé prend les armes contre l'injustice, il est obligé malgré lui d'entrer dans l'univers de l'injustice.»

Nul doute que Lévesque avait lu et médité l'auteur de cette phrase et que, sans cela, il n'aurait jamais pu restaurer dans toute sa noblesse véritable, comme il le fit en 1970, l'idéal de l'indépendance du Québec. Cet auteur, c'était Albert Camus. Lorsque je relis Lévesque, j'ai presque l'impression d'entendre Camus. Comme l'auteur de L'Étranger, Lévesque avait pris le parti des opprimés. Comme Camus il combattait l'arbitraire des puissants, ici celui de Trudeau et de sa Loi des mesures de guerre. Mais, comme Camus, il le fit avec une conscience aiguë des limites de l'action politique, fût-elle au service d'une cause juste. Le doute qui s'exprimait chez Lévesque jusque dans ses intonations n'est d'ailleurs pas sans rappeler Camus.

Je ne vois pas d'exemple plus percutant pour saisir l'actualité d'un écrivain dont on souligne cette semaine le 50e anniversaire de la mort. En cette époque où le terrorisme est devenu un événement quotidien et où la liberté est une marque de yogourt, disait Falardeau, il y a peu d'écrivains plus actuels. Il faudrait en obliger la lecture à tous ceux qui rêvent encore d'idéologie ou qui se cherchent chez les immigrants ou ailleurs une nouvelle classe ouvrière rédemptrice. La leçon vaut à droite comme à gauche. La semaine dernière, je lisais dans La Presse que la démocratie en Chine «finira fatalement par arriver». Rien que ça! Camus a pourtant tout dit sur le «sens de l'histoire», cette baliverne marxiste aujourd'hui ressuscitée par les néolibéraux.

Certains déploreront une commémoration un peu factice. Je ne peux pourtant que me réjouir en voyant le visage d'un tel homme à la une des magazines. Son célèbre mégot reproduit sur les affiches de tous les kiosques à journaux parisiens apparaît comme un défi à la rectitude politique de l'époque. Et puis, je me dis qu'il y a quelque part, dans Hochelaga-Maisonneuve ou à Dakar, un enfant de 15 ans qui croisera ce regard et qui se mettra à lire.

On aurait tort de cantonner Camus dans les chapelles littéraires. Il est d'ailleurs bien plus populaire que ces auteurs que l'on dit appartenir à la littérature populaire. Son chef-d'oeuvre L'Étranger est le livre de poche le plus vendu dans la francophonie, avec 6,7 millions d'exemplaires, devant Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Il s'en est vendu quatre millions d'exemplaires au Japon seulement. Même George W. Bush disait l'avoir lu. Voilà qui devrait clore le bec à ceux qui décrètent la mort de la culture française. Car, au fond, Camus est plus vivant que bien des auteurs actuels.

S'il fallait lire un seul livre de Camus, c'est peut-être Noces qu'il faudrait choisir. Pour la communion avec la mer, le soleil et la vie. Et pour ces dieux qui «parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes». C'est cet amour de l'humanité qui a préservé Camus des idéologies totalitaires de droite et de gauche.

À la radio, on se chamaillait cette semaine, au Québec comme en France, pour savoir si Camus devait être admis chez les philosophes. Ces derniers n'ont jamais goûté son écriture simple et limpide, inspirée du meilleur journalisme, qu'il a longtemps pratiqué. Un exemple face aux proses pédantes et académiques qu'encouragent tant de nos universités et même certaines gazettes.

Et puis, Camus est un auteur de la francophonie avant la lettre. Cet Algérien dans l'âme, qui fit des reportages sur la misère en Kabylie, n'a jamais renié sa terre. C'est là qu'il a puisé sa première identité. Sa première compréhension du monde. Sa seule grande erreur politique fut probablement de ne pas avoir choisi à temps l'indépendance de l'Algérie. Par fidélité à sa mère analphabète, disait-il.

Finalement, comment oublier que Camus, né dans les faubourgs d'Alger, fut un pur produit de l'école publique? Pas d'une école qui cède aux modes pour parler de l'actualité et du «vécu» des élèves, mais qui essaie d'assumer tant bien que mal, avec toutes les difficultés que cela représente, son rôle de transmission de ce que l'on nomme si justement les humanités.

Le philosophe Alain Finkielkraut vient d'ailleurs de proposer qu'au lieu de transférer les cendres de Camus au Panthéon, on y envoie celles de l'homme qui lui avait ouvert les portes du savoir: son instituteur Louis Germain, à qui il dédia son prix Nobel. Quelle idée formidable!

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crioux@ledevoir.com

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10 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 8 janvier 2010 06 h 58

    Situer Camus et son oeuvre

    Il n’est pas inutile de se remémorer quelque peu la biographie de Camus, qui permet de mieux saisir le sens de son œuvre et le choc que sa disparition soudaine a créé en France, en dehors même du seul monde liéraire,
    Albert Camus: l’homme révolté
    Il y a 50 ans, le 4 janvier 1960 précisément, une puissante voiture automobile s’écrasait contre deux arbres, au bord d’une route nationale française, à moins de 100 km de Paris. Et l’on découvrait avec stupeur le décès sous le choc d’un de ses deux occupants, Albert Camus, suivi à l’hôpital de celui de Michel Gallimard, des célèbres éditions parisiennes. La route était droite et sèche, la voiture était entièrement démolie.
    L’évocation de cet anniversaire est l’occasion de nous remémorer qui était Albert Camus, un des plus grands écrivains français du XXe siècle, romancier, dramaturge, essayiste, journaliste, surnommé tout aussi bien «l’humaniste incompris» que «l’homme révolté». Cette dénomination est d’ailleurs le titre d’un excellent petit livre qui, en quelques pages abondamment illustrées de photographies, nous rappelle tout ce qu’il faut savoir de Camus, avant de d’entreprendre ou de reprendre la lecture de ses ouvrages: Rey, Pierre-Louis. Camus. L’homme révolté. Gallimard, 128 p.
    Racines algériennes
    «S’il est vrai que les seuls paradis sont ceux qu’on a perdus, je sais comment nommer ce quelque chose de tendre et d'inhumain qui m'habite aujourd'hui. Un émigrant revient dans sa patrie. Et moi, je me souviens.» À 22 ans, Camus écrivait ces lignes dans L’envers et l’endroit, son premier texte.
    L’auteur évoque, sans le dire, des souvenirs d’enfance. Il était né le 7 novembre 1913 dan un village de l’Algérie alors française, proche des ruines d’Hippone, la ville de saint Augustin, qui inspirera d’ailleurs la pensée de Camus. Son père, un modeste ouvrier agricole mobilisé meurt en octobre 1914, dès le début de la guerre. Sa mère, illettrée, déménage à Alger et fait des ménages pour élever ses deux fils.
    «De son enfance misérable, Camus gardera en mémoire l’amour silencieux de sa mère, la bonté d’un instituteur qui lui permit d’accéder à la culture, la fraternité découverte grâce aux terrains de football et aux scènes de théâtre», de dire P.-L. Rey (p. 11). Mais il restera à jamais marqué par «ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction».
    Évasion dans la littérature
    Marié en 1934, licencié en philosophie en 1935, Camus voyage en Europe centrale avec sa femme, dont il se sépare, car elle se drogue à la morphine que lui fournit son amant. Camus travaille, passe une maîtrise en 1938 en traitant du néoplatonisme et de la métaphysique chrétienne de Plotin et d’Augustin. Mais surtout, il publie son premier vrai livre, L'Envers et l'Endroit (1937), dans lequel se trouvent déjà les grands sujets de son œuvre: le soleil, la solitude, l’absurde destin de l’homme. «Camus est un écrivain de l’absurde.» (L.-P. Rey).
    Camus se remarie, quitte l’Algérie, fait de la Résistance contre l’occupant nazi et écrit. De 1940 à 1945, il compose «le cycle de l’absurde», trois œuvres d’importance, l’Étranger, un roman, Caligula, une pièce, Le Mythe de Sisyphe, un essai. «Faute d’un sens à la vie, l’homme peut en dépasser l’absurdité par la révolte tenace contre sa condition.» (Encyclopédie Hachette)
    La révolte
    Ces ouvrages valent à Camus ce qui marquera sa vie d’écrivain et de penseur, des éloges et des critiques. Camus, séparé de sa femme restée en Algérie, travaille à un roman qu’il appelle d’abord Les Séparés, et qui devient La Peste, dans lequel l’épidémie figure l’occupation allemande. Cet ouvrage connaitra un succès retentissant dans la période d’après-guerre et qui se poursuit: le livre est vendu à plus de 5 millions d’exemplaires, en plusieurs langues.
    Rédacteur en chef de Combat, Camus traite des grands sujets du moment, le colonialisme, la bombe atomique, la peine de la mort, la misère humaine. Puis il publie un essai L’Homme révolté, qui suscite une violente controverse. Pour Camus, «Je me révolte donc nous sommes».
    Prix Nobel
    En 1957, le prix Nobel de littérature lui est décerné. Camus a 44 ans, c’est le plus jeune écrivain distingué à Stockholm. «Ce n'est pas le monde qui est absurde, mais le sens que l'homme y cherche, sans le trouver. Comme Sisyphe, nous sommes condamnés à pousser sans fin un rocher devant nous. La vie vaut-elle alors d'être vécue? Oui, car l'homme, dans son inutile effort, est plus grand que son destin puisqu'il peut se révolter contre lui. Telle est sa liberté.»
    «Il faut imaginer Sisyphe heureux», pense Camus qui entreprend un nouveau roman, Le Premier Homme, dont on retrouve dans la voiture accidentée le manuscrit inachevé.
    «Peu d'écrivains ont été plus aimés, peu ont mérité autant de l'être. Il meurt en pleine jeunesse, en pleine gloire. Tous ceux qui le connaissaient sont atteints au meilleur d'eux-mêmes.
    Tous ceux qui l'ont vu sont blessés au plus fraternel de leur être. Il laissera un souvenir radieux.» (Journal Libération du 5 janvier 1960)

  • Pierre Marinet - Inscrit 8 janvier 2010 07 h 58

    Pour Camus.

    Il restera d’actualité pour tous les immigrants ostracisés de la terre. Il aurait continué à vilipender les nationalismes de tous bords lorsqu’il nous écrivit, ce qui rejoindra Marc Angenot de McGill avec son Les idéologies du ressentiment (Essai. Montréal: XYZ Éditeur, 1996. (Prix «Spirale» de l’Essai 1996) : « le ressentiment est très bien défini par Scheler comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une nuisance prolongée. » (Albert Camus). N’oublions pas qu’il était du côté « la communauté des victimes » comme le fut le tchèque Patočka avec la « communauté des ébranlés ». Il faut espérer que le grand Albert Camus ne soit pas récupéré pour des causes qu’il aurait combattues avec vivacité et intégrité comme il le fit toujours contre les injustices du monde. Il est clair que de nos jours, en relisant Camus, qu’il aurait été contre le débat de l’identité nationale et la politique d’immigration de Sarkozy.

  • Guy Archambault - Inscrit 8 janvier 2010 08 h 25

    Une petite touche légère de fascisme ordinaire à peine discernable

    J'aime bien votre article. J'ai eu un petit " hic " cependant devant un petit bout de phrase.

    Mais je vous connais. À vous lire régulièrement. Il vous arrive de déraper légèrement mais régulièrement à chaque fois qu'il s'agit " d'enseignement ".

    On dirait que vous avez de la misère à accepter, comme Monsieur Dufour de l'ENAP, (voir JoBlo aujourd'hui), que les jeunes à l'élémentaire, au secondaire et au collégial aient la capacité de pensée par eux-mêmes et qu'il faut absolument leur dire quoi penser en leur faisant lire les " grands auteurs ".

    Après avoir fait l'éloge de Camus et de Lévesque à propos de leur tolérance, de leur répugnance profonde face à l'utilisation de la force, de la violence, du terrorisme pour faire avancer une cause voilà que vous écrivez, vous l'admirateur de ces deux personnages, vous qui acquiescez à la tolérance, voilà que vous écrivez :

    " Il y a peu d'écrivains plus actuels. Il faudrait en obliger la lecture à tous ceux qui rêvent encore d'idéologie ... ".

    Peut-être n'est-ce de votre part qu'une figure de style pour souligner l'importance que revêt pour vous de la liberté de pensée et la justice telle que la conçoit Camus ?

    Dans cette optique, je vous relirais de la façon suivante :

    " Moi Christian Rioux, je crois que Camus exprime avec tellement de justesse la problématique du conflit entre la justice et la liberté de pensée et d'action que je serais tenté d'obliger tout le monde à le lire. Mais je m'en abstiens car, ce faisant, j'irais à l'encontre de la pensée de Camus. "

    Guy Archambault

  • Yvon Roy - Inscrite 8 janvier 2010 09 h 18

    La Peste

    Camus est sans aucun doute beaucoup plus intéressant que Sartre, et cependant beaucoup moins que Virgile, à mon très humble avis. Mais cela étant, il est peu probable que je lise un jour cette peste de Finkielkraut par ailleurs. Voilà!

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 8 janvier 2010 09 h 57

    Minime incohérence

    J'apprécie que M. Archambault ait relevé la minime incohérence de cet article sur Camus. Qui cependant, dans l'enthousiasme professoral, n'a jamais dit ou écrit la moindre incohérence.

    Quant à moi, ce qui m'a le plus marqué de Camus a trait à la philosophie. Pour cet écrivain de la révolte joyeuse (Sisyphe heureux), la seule vraie question philosophique était celle de la mort. Et c'est ce que sa propre mort a illustré de façon dramatique : il était au sommet de sa vie... et voilà que le lendemain, dans cette voiture accidentée, il n'était plus que rassemblement passager de cellules sans vie.

    Même sans l'exhortation de M. Rioux, je vais me remettre à la lecture de Camus.

    Jean-Pierre Audet