Et puis euh - Le numéro 10, de dos

Vers le milieu des années 1970, alors que nos Expos traversaient des moments plutôt pénibles, Guy Ferron ne ratait jamais une occasion d'évoquer, au baseball du mercredi à Radio-Canada, le fait que l'avenir s'annonçait brillant. C'est qu'il y avait du «prospect» qui pullulait du côté des Carnavals de Québec, leur filiale AA dans la ligue Eastern. Les noms nous étaient encore inconnus, Gary Carter, Warren Cromartie, Ellis Valentine, Larry Parrish, Steve Rogers et un certain Andre Dawson, mais on nous assurait qu'on allait avoir un gros club avant longtemps. Ce serait la célèbre «phase II» qui, après les misères des années d'expansion, allait permettre d'envoyer sur le terrain l'une des meilleures équipes de l'histoire des ligues majeures... à n'avoir jamais atteint la Série mondiale.

Dawson, le voltigeur de centre qui couvrait assez de territoire pour que l'on puisse dire que son gant fut le lieu où allèrent décéder bien des doubles et des triples, a été intronisé hier au Temple de la renommée du baseball, qui est situé à Cooperstown, dans l'État de New York, alors qu'il devrait se trouver ailleurs, mais cela relève d'une autre histoire, à laquelle nous reviendrons si nous en avons le temps, l'espace et la discipline personnelle.

Ce bel honneur fait évidemment affleurer dans notre cogito collectif quantité d'excellentes réminiscences, mais aussi un souvenir particulier beaucoup moins jojo. Cela se passe le 19 octobre 1981, un lundi, en fin d'après-midi, au Stade olympique, 4141, avenue Pierre-de-Coubertin, Montréal, Québec, Canada, Amérique du Nord, Terre, système solaire, univers connu. En face de nos

Expos, les Dodgers de Los Angeles. C'est la série de championnat de la Ligue nationale de balle, une série 3 de 5, et la série est égale deux victoires partout. Aucun doute à y avoir que nous avons affaire à la joute caoutchouc, comme disait le poète qui aimait prendre des mots en anglais et les traduire directement, sans intermédiaire(s) ni taponnage, quitte à se faire engueuler par le dictionnaire.

Nos Expos prennent les devants 1-0 dès la manche initiale contre Fernando Valenzuela, l'artilleur au gabarit notoire qui devait remporter le trophée Cy Young et le titre de recrue par excellence dans la LN de balle cette année-là. En 5e, le Los Angeles crée l'impasse à 1-1. Ce score demeure inchangé pendant une période de temps relativement considérable selon les normes en vigueur à l'époque.

Rogers, un partant, est appelé en relève en 9e manche. Prestement, il retire Steve Garvey et Ron Cey. C'est au tour de Rick Monday de s'amener à la plaque. Le compte monte à trois balles et une prise. Puis Monday frappe un haut ballon dans le secteur général du champ centre-droit.

Assis dans la section 300 du côté du premier but, je suis l'arc décrit par la balle. J'utilise le sextant et le compas que je traîne toujours dans ma poche-revolver, on ne sait jamais quand ça peut servir. À l'aide de calculs complexes, je tente de déterminer où atterrira le projectile; mais pour une raison qui m'a toujours échappé, il est extraordinairement difficile, depuis les gradins du Stade olympique, de procéder à ce type d'évaluation. Pendant que la balle poursuit sa trajectoire, je vais donc ventiler ma frustration de ne pouvoir arriver à une conclusion satisfaisante au comptoir alimentaire où je me procure chien-chaud, cacahuètes et petite froide.

Lorsque je regagne mon siège, la balle est toujours dans les airs (le service aux concessions était très rapide dans le temps). À ce moment, j'ai une idée dont je dois rétroactivement dire qu'elle confine au génie. Car quand on ne peut déterminer adéquatement le point de chute d'une balle en regardant la balle aller, il y a un truc imparable: observer le voltigeur qui, lui, connaît son affaire.

En l'occurrence, Andre Dawson recule au champ centre-droit. Et de la manière dont il le fait, il a tout l'air d'un gars qui va se le capter, ce ballon. Mais le voici à la piste d'avertissement. Soudain, il se retourne et fait dos au marbre. La balle tombe de l'autre côté de la clôture. Je le vois encore, dans un moment hors du temps figé à jamais: Dawson met la main sur la rampe, comme s'il voulait s'assurer qu'il ne peut vraiment pas aller plus loin et réparer l'irréparable. Des gradins, on aperçoit son numéro 10, qui sera plus tard retiré en son honneur et en celui de Rusty Staub, impuissant, malgré un talent considérable, à faire quoi que ce soit.

Les Dodgers tiennent le coup en fin de 9e, gagnent le match, 2-1, et s'en vont affronter les Yankees à la Série mondiale. Nous, on s'en va à la maison avec notre petit malheur, néanmoins persuadés, parce que jeunes et fous, que ce sera pour l'an prochain.

Dawson, qui en était à sa neuvième année d'admissibilité au Temple de la renommée et prouve donc qu'on peut s'améliorer avec le temps même en ne jouant plus, a connu une splendide carrière qui aurait pu être encore plus glorieuse s'il ne s'était prématurément usé les genoux sur le «gazon» bétonné du Stade olympique. Mais dans les yeux de ce fan, qui considère le Blue Monday comme le match le plus marquant des 36 ans d'existence de nos Expos, toute la destinée d'un club qui aura passé si près à de si nombreuses reprises mais ne sera jamais allé jusqu'au bout se résume là, dans l'image de ce désormais immortel du baseball qui n'y pouvait rien, ce jour-là, quand nous aurions tellement aimé qu'il nous sauve comme il le faisait si souvent, et avec tant d'aisance et de grâce.

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