En 2010 : l'Iran

La question iranienne continuera de figurer en bonne place dans les affaires internationales en 2010. En compagnie d'al-Qaïda, qui a fait un retour spectaculaire aux derniers jours de 2009, des tensions commerciales croissantes entre la Chine et l'Occident, d'une crise économique à moitié résolue...

La question iranienne a deux versants distincts. Une crise internationale, d'abord: la collision annoncée — sans cesse remise, mais qui pourrait se produire en 2010 — entre le désir des dirigeants iraniens de développer la capacité nucléaire et la détermination des puissances occidentales à limiter, voire à empêcher, ce développement.

Cette tension internationale se double d'une crise politique interne, avivée par l'élection présidentielle du 12 juin, au cours de laquelle les autorités, effrayées par l'énorme mobilisation en faveur d'un candidat — Mir Hossein Moussavi — qui s'avérait soudain plus fort et plus réformateur que prévu, ont décidé de bloquer son élection en truquant les résultats.

Les derniers jours de 2009 ont fait voir une contestation qui perdure malgré la férocité de la répression. Contestation relancée par les cérémonies de l'Achoura, la plus grande célébration du calendrier chiite, et par la mort le 19 décembre du grand ayatollah réformateur Ali Montazeri, cofondateur du régime en 1979, en rupture de ban depuis 1989.

Dans les mois ayant précédé sa mort, Montazeri avait inlassablement dénoncé «la cruauté de la répression». Le même homme avait aussi décrit les résultats officiels du 12 juin — 63 % des voix à Mahmoud Ahmadinejad — comme «invraisemblables», «véritable insulte à l'intelligence». Selon le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, qui a enquêté plusieurs années sur le terrain, les vrais conservateurs qu'incarnait en juin 2009 le vote pour Ahmadinejad «pèsent» environ 15 % en Iran (Le Monde du 1er janvier 2010).

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La tricherie massive en juin et le crescendo répressif de l'été et de l'automne posent de plus en plus la question de la survie en l'état du régime de Téhéran. Dans les rues de plusieurs villes, les manifestations de décembre ont fait entendre des slogans qui réclamaient la fin du régime plutôt que sa réforme. Même si le renversement révolutionnaire des autorités paraît improbable à court ou à moyen terme, la République islamique conçue en 1979 par l'ayatollah Khomeiny est en fin de course.

Après le choc historique du 12 juin et devant l'extraordinaire mobilisation sociale des Iraniens, qui n'a aucun équivalent dans les sociétés verrouillées du Moyen-Orient musulman, le régime — longtemps un hybride bancal de théocratie et de vraie démocratie — se transforme peu à peu en dictature tout court. Un régime dont la phraséologie islamique n'est plus que le paravent d'intérêts économico-policiers résolus à se maintenir au pouvoir coûte que coûte.

L'opposition, elle — et tout d'abord celle de la rue, puisque les élites opposantes sont sous haute surveillance policière — évoque de plus en plus les valeurs républicaines, l'État de droit, des élections libres, voire le cantonnement des ayatollahs dans leurs mosquées. Revendications absolument révolutionnaires dans cette région du monde, qui placent le mouvement social iranien loin, bien loin, à l'avant-garde dans tout le Moyen-Orient. L'utopie islamiste? Les Iraniens ont «donné»... tout en ayant un avant-goût de la vraie démocratie. Désormais, ils cherchent leur modèle politique ailleurs que du côté des mollahs.

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Le jeu de l'Occident devant les deux crises iraniennes en est un d'équilibrisme très délicat. Le président Obama a décidé de maintenir la main tendue aux autorités de Téhéran dans les discussions sur le nucléaire, tout en faisant très attention de ne pas paraître comme le complice manipulateur des opposants — ce qu'il n'est d'ailleurs pas, tant est authentique et autonome cette protestation populaire.

On a dit que la question nucléaire — le droit inaliénable pour l'Iran d'avoir un programme nucléaire civil — faisait l'objet d'un consensus chez les Iraniens et qu'elle pouvait servir de point de ralliement aux autorités en cas de crise avec les puissances étrangères. C'était sans doute vrai... avant le 12 juin. Après le 12 juin, lors des négociations (un moment prometteuses, puis avortées) sur le nucléaire, cet automne en Suisse, on a entendu des voix d'opposition, à Téhéran, qui se désolaient de l'attitude conciliatrice (passagère, il est vrai) de l'Occident. Sur l'air de «Vous faites un cadeau à nos tortionnaires en négociant avec eux!»

Signe que, décidément, les choses ont profondément changé. L'Iran? À suivre, et de très près, en 2010.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com
3 commentaires
  • Patrice-Hans Perrier - Inscrit 4 janvier 2010 18 h 19

    Cessons les amalgames SVP

    J’espère que votre quotidien n’est pas en train de s’aligner face à la Doxa de l'Empire qui nous gouverne.

    L'amorce de cet article (d'opinion) fait dans l'amalgame:

    « La question iranienne continuera de figurer en bonne place dans les affaires internationales en 2010. En compagnie d'al-Qaïda, qui a fait un retour spectaculaire aux derniers jours de 2009... »

    Le régime iranien ne s'étant jamais réclamé de cette fameuse (fumeuse) nébuleuse que je sache ...

    Les néocons et les lobbies de l'armement se frottent déjà les mains dans l'attente du grand soir de cet Armageddon souhaité. Ainsi, les foyers de guerre multiples permettront de vendre des armes, de resserrer les mesures de contrôles sur les populations civiles et de «relancer l'économie» (…)

    Attaquer l'Iran permettra de contrôler le «backbone» des réseaux de distribution de gaz et de pétrole entre la Russie et l'Europe et d'empêcher que ne se concrétise la formation d'une «Eurasie post-soviétique». Alors que les échanges gaziers ont repris entre le Turkménistan et l'Iran, le pays des Mollahs étant un allié naturel des Russes dans la région du Golfe Persique.

    Rappelons que l'OTAN a mis la main sur l'Irak pour ses réserves pétrolières et l'accès à la région du Golfe d'Oman. L'empire veut répéter le même scénario avec l'Iran.

    Nous sommes dans une économie de guerre (l'étalon OR reprend du galon, les puissances font main basse sur les combustibles fossiles, etc.) et il est patent que nos dirigeant veulent monopoliser les combustibles fossiles pour l'«effort de guerre».

    La Russie, l'Iran, le Venezuela ont tous en commun le fait de défier l'Empire, tout en basant leur propre relance économique sur les énergies fossiles dont ils sont les dépositaires naturels.

    Voilà pourquoi le pouvoir en place utilise les mouvements environnementalistes et la majorité des médias en place pour saboter cette relance anticipée et ... mettre un terme à la montée en puissance des pays dit «émergeants». Les enjeux (dans le jeu de carte de l'Empire) ne sont pas d'ordre environnemental à court terme. Ils sont géopolitiques et économiques d'abord et avant tout.

    La Russie est encerclée et prise en serre par les forces de l'Otan, elle n'acceptera pas de voir l'Iran basculer dans une guerre d'occupation menée par les mêmes forces. De même, la Chine qui ne peut plus tirer beaucoup plus de la sous-traitance (échanges offshores) en direction de l'Occident, pourrait favoriser une entrée de l'Iran dans l'«Organisation de Coopération de Shanghaï».

    Le Canada et le Québec, en particulier, doivent sortir de cette logique belligérante et prendre exemple sur les pays non-alignés, tout en maintenant une solidarité naturelle avec ses voisins occidentaux.

    L'Iran doit devenir un partenaire économique et géopolitique pour tous les acteurs du Moyen-Orient et de la zone de rencontre eurasienne. Les plus grandes communautés juives hors Israël sont établis en Iran (pour ce qui est du Moyen Orient) et elles n'ont jamais (à ma connaissance) fait l'objet de persécutions systématiques. Éventuellement, l'Iran pourrait même devenir un partenaire commercial important pour l'ancienne Palestine (Israël) et tout le secteur.

    Beaucoup de citoyens israéliens ne désirent pas la guerre avec l'Iran, ni avec les autres citoyens du Moyen Orient et aussi réalisent que les Palestiniens ont droit à un traitement honorable.

    La paix est proche, mais l'Empire ne veut pas la paix. Il veut la guerre permanente.

    Si nous persistons à pratiquer la politique du «goulot d’étranglement», c’est certain que le régime de Mahmoud Ahmadinejad va paniquer et que c’est la population iranienne qui en souffrira les conséquences à brève échéance.

    À moyen termes, une agression armée contre l’Iran aura pour effet d’instaurer un état de chaos – à l’instar de la situation en Irak – et même de provoquer une guerre mondiale. Ce n’est pas une option valable.

  • Michel Gaudette - Inscrit 4 janvier 2010 21 h 09

    Une évidence s'impose

    Comment Israël pourrait-il tolérer qu'un de ses ennemis jurés désirant son anéantissement, pourrait-il posséder l'arme absolue ?

    Mettons-nous un peu à la place d'Israël...

    Si nous au Canada avions un tel ennemi, nous nous armerions jusqu'aux dents...

    Il est fort possible qu'Israël en découde un jour avec cette peur qui empoisonnerait son existence.

  • Simon Beaudoin - Inscrit 26 mars 2010 10 h 52

    @ M. Perrier

    Qu'est-ce qui, dans cet article, vous laisse entendre que les États-Unis vont envahir l'Iran? Ils n'en ont plus la force, l' "Empire", comme vous l'appelez, a été ébranlé dans ses bases en 2008, se retire d'Irak et peine à gagner en Afghanistan, un pays peu peuplé et un peu plus montagneux que l'Iran. Obama ne veut clairement pas envahir l'Iran, il espère plutôt qu'une sorte de révolution démocratique s'y produise et renverse le régime actuel.

    Cela dit, personne ne peut prédire quelle forme prendrait cet éventuel nouveau régime. Je doute pour ma part qu'il satisfasse tous les critères que l'Occident impose aux autres, parfois sans même se les imposer lui-même. Je doute aussi qu'il ne soit une garantie de stabilité où qu'il ait une politique étrangère très différente de l'actuelle. Mais je souhaite tout de même que la démocratie, le moins pire des régimes connus, triomphe dans un second pays islamique, ne serait-ce que pour qu'ils prouvent que c'est possible.