La vie tranquille à vélo

Une femme enceinte cherche un endroit où garer son vélo, au centre-ville de Copenhague.
Photo: Agence Reuters Ints Kalnins Une femme enceinte cherche un endroit où garer son vélo, au centre-ville de Copenhague.

Le glorieux Bella Center de Copenhague avait l'air, samedi matin, d'un champ de bataille médiéval après la bataille, où les soldats auraient été remplacés sur le sol par des milliers de papiers, des comptoirs bardés d'affiches qui pendouillaient, des slogans sur longues banderoles en affaissement et des personnes à moitié endormies qui prenaient une dernière bière, un dernier café, les plus hauts diplomates voisinant avec les secrétaires et les journalistes dans un mélange où le rang ne comptait plus.

Les employés attaquaient les murs avec des échelles pour décoller banderoles et affiches dont on s'acharnait à nettoyer les colles et collants de toute sorte que de toutes petites organisations étaient, à grands frais, venues installer pour faire preuve de visibilité et créer un «événement» — quel mot bizarre — par leur nombre effarant. Il y avait d'ailleurs trop de monde au centre de conférence: 21 000 représentants d'ONG, plus de 3000 journalistes, près de 10 000 représentants de pays avec leur personnel de soutien, tous accrédités, et près de 8000 employés de soutien et bénévoles pour faire rouler cette rencontre absolument sans précédent sur la planète.

Après six heures de sommeil et incapable d'ingurgiter quoi que ce soit en me levant au beau milieu de l'après-midi, j'ai filé au centre-ville de Copenhague pour voir de près ce que j'avais à peine entrevu dans les jours précédents. Mais, là encore, ce fut bref, car j'y allais pour le pot de l'amitié avec un collègue français. Mais après un repas aussi bon que bien mérité, pendant que le collègue allait faire ses valises, j'ai commencé à marcher dans le centre-ville de Copenhague pour en prendre le pouls, qui me paraissait particulièrement lent: peu d'autos, quelques vélos et beaucoup de piétons. Il était 22 heures...

C'est le lendemain, dans la journée, que j'ai compris à quoi tenait la différence qui fait le charme de cette ville nordique et étonnamment écologique.

Le vélo est partout, détrôné tout juste par les piétons, qui sont les rois absolus, ayant leurs rues bien à eux, totalement exclusives, dans l'essentiel du centre-ville. Certes, on voit des vélos dans ces rues piétonnes, mais, quand la foule est trop dense, les cyclistes mettent le pied à terre et marchent à côté de leurs bécanes. Dans les deux derniers jours, on pouvait difficilement marcher dans des rues qui font pourtant de 15 à 25 mètres de largeur. C'était évidemment le magasinage de Noël. Mais quand on marche, on n'est pas frustré comme une auto coincée dans un embouteillage ou impossible à garer. À pied et à vélo, pas de problème. Les gens se parlent facilement, signe premier de détente et ils vous offrent chaque fois un large sourire. Plusieurs se promènent visiblement pour le plaisir de voir cette foule intense et bigarrée, qui s'arrête au pub, au café ou sur une terrasse pour prendre un vin chaud.

Je n'en revenais pas de voir les gens les pieds dans la gadoue s'installer sur les terrasses extérieures à - 5 °C sous la neige pour siroter cafés ou vins chauds. Sur le dos des chaises, de grosses couvertures sont offertes pour se couvrir les épaules. On rit de se voir le chapeau et le bout du nez enneigé, on se parle d'une table à l'autre avec cette étincelle de convivialité que l'on connaît à Montréal quand il est enseveli sous la neige et que les gens commencent à se sourire, du sourire ironique et joyeux que fait naître la neige quand elle paralyse la ville. En réalité, je n'ai jamais vu une autre ville sur la planète où les gens se lient aussi facilement et spontanément. On demande sa direction? On vous demande d'où vous venez, et la discussion démarre avec un grand sourire qui finit parfois devant un café.

Cela tient sans doute à l'exceptionnelle confiance qui règne dans cette ville et qui engendre un incroyable sentiment de sécurité. Une femme ne sera pas inquiète si vous lui demandez à 23 heures de vous orienter.

L'exemple le plus délirant, c'est celui des vélos. Ils s'entassent par centaines, voire par milliers sur certaines places publiques. Et moins de 1 % des gens prennent la peine de les barrer. Et pourtant, le vélo est toujours là au retour. J'ai vu une dame laisser ses gros gants de fourrure dans son panier et partir confiante. Ils étaient toujours là une heure trente plus tard quand je suis sorti du restaurant.

Hier après-midi, là, j'ai eu le bouquet. Plusieurs jeunes mamans utilisent ici des vélos à trois roues, mais dont deux sont placées à l'avant, comme ceux équipés d'un gros panier, dont se servent encore certains livreurs d'épicerie. Mais dans le cas des vélos familiaux de Copenhague, l'avant du vélo est constitué d'une boîte couverte pour que le bébé soit à l'abri des intempéries. La jeune maman en question, après avoir vérifié si son poupon était satisfait de son sort, l'a laissé là sur le trottoir pour aller faire une course d'une bonne dizaine de minutes dans un magasin. Je suis resté là, médusé, pour voir ce qui allait se passer.

Quelques passants ont jeté un coup d'oeil et, comme tout semblait parfait, ils ont poursuivi leur chemin. Puis le bébé s'est soudainement mis à pleurer. Un jeune homme qui passait s'est arrêté et a imprimé un mouvement de va-et-vient au tricycle. Le bébé a cessé de pleurer. Le garçon est parti. Et trois minutes plus tard, la maman arrivait avec pain, sac d'épicerie, etc. Et la vie continue... à vélo.

Mais il faut dire que si les piétons et les cyclistes bénéficient de rues réservées, le reste de la ville est aussi aménagé partout pour le vélo, le vrai roi de la circulation à Copenhague. Des pistes cyclables sont aménagées de chaque côté des rues pour que les vélos ne se fassent jamais face: ils roulent dans le même sens que les autos. Il y a d'abord tout près des maisons le trottoir pour les piétons. Et puis, cinq centimètres plus bas — très important! —, la piste cyclable d'un peu plus de deux mètres. Et dix centimètres plus bas, la voie réservée des autobus, le cas échéant, et la voie unique des voitures.

Je me demandais pourquoi on hausse la piste cyclable de dix centimètres environ par rapport à la rue au lieu d'installer, comme à Montréal, des blocs de ciment pour isoler vélos et autos. Ce soir, j'ai compris: un camion d'incendie bloqué par les voitures a emprunté la piste cyclable pour devancer la circulation, et toutes les voitures se sont éloignées de cette piste pour lui élargir le passage. Un petit code tout simple qui permet en situation d'urgence d'utiliser cet espace: beaucoup plus astucieux et utile que nos blocs qui déparent la rue.

Et comme on file à vélo sans obstacle, tout le monde roule moins vite. Ici à Copenhague, on a la frénésie de Noël tranquille. En réalité, la fête se vit ici d'abord dans la rue avec les musiciens de l'Armée du Salut, les chorales d'Amnesty International, les orgues de Barbarie, les cuisiniers d'amandes chaudes et les enfants qui courent partout, émerveillés. Une sorte de répétition sociale de la nuit magique dans quelques jours.

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2 commentaires
  • Geneviève Morin - Abonnée 22 décembre 2009 09 h 41

    Le paradis ?!?

    Copenhague serait-elle la représentation de mon paradis? J'ai peine à croire ce que j'ai lu tant cela me semble surréaliste! Alors qu'ici, les cyclistes doivent encore faire comprendre qu'ils sont sur un « véhicule» ayant droit de circuler, qu'on doive toujours barrer les vélos avec un ou deux cadenas et qu'on hésite à laisser un chien quelques instants sur le trottoir, il y aurait une ville où l'on peut laisser un bébé sur un vélo sans créer une indignation monstre?

    Il me faudrait donc aller voir par moi-même pour y croire! Par ailleurs, cela me réconcilie avec mes espoirs et me dit qu'ils ne sont pas vains...

  • Louis - Inscrit 23 décembre 2009 13 h 10

    Ça me brise le coeur...

    Très heureux de ire les premières lignes, puis étonné d'une telle société, touché ensuite par ce poupon réconforté par un passant, puis un sentiment de coeur brisé m'envahit... mon âme soeur de cycliste se trouve finalement fort loin, à Copenhague!