Gagner du temps

«Nous avons un accord, nous sommes très satisfaits. C'est un accord réaliste qui respecte la cible fixée par le Canada.» Le premier ministre Stephen Harper a fait attention de ne pas trop pavoiser à l'issue de la conférence de Copenhague, vendredi, mais son gouvernement était ravi. Après tout, comme l'a dit le ministre de l'Environnement, Jim Prentice, à La Presse canadienne samedi, «l'accord de Copenhague est une entente excellente et très positive pour le Canada. Elle est conforme aux principes mis de l'avant par le gouvernement canadien et atteint essentiellement nos objectifs de négociation.»

Aucun signe ici d'une quelconque déception, comme celle avouée par le président français, Nicolas Sarkozy. Personne dans la délégation canadienne n'a non plus dit, comme le président américain, Barack Obama, que les progrès réalisés étaient, à eux seuls, «insuffisants». Stephen Harper, lui, est satisfait parce qu'il a obtenu ce qu'il voulait: un laissez-passer pour l'inaction.

L'accord, qui ne comprend aucune cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) ni d'échéancier de mise en oeuvre, n'est pas contraignant. M. Prentice ne s'en émeut pas parce que deux rencontres sont prévues d'ici la fin de 2010 pour tenter de transformer l'entente en traité international.

Entre-temps, cependant, on piétine, et le Canada gagne encore du temps pour ne rien faire ou à peu près. À une époque, il attendait l'approche du sommet de Copenhague pour dévoiler le détail de son plan de réduction des émissions de GES. Puis, il invoquait la nécessité de connaître les mesures américaines pour justifier de tout remettre à plus tard. Stephen Harper a resservi cette excuse vendredi, comme si le Canada n'était plus maître chez lui ni capable d'avoir une pensée originale.

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Cet attentisme se traduit aussi par un refus d'agir pour surmonter une difficulté toute canadienne: le désaccord entre les provinces et celui qui oppose ces dernières à Ottawa. Chacun poursuit la politique de son choix, ce qui mène à une fragmentation coûteuse et inefficace sur le plan environnemental. De plus, les écarts entre les positions des différents gouvernements sont en train de transformer la lutte contre les changements climatiques en une dangereuse pomme de discorde. En juin 2008, l'économiste Thomas Courchene, spécialiste du fédéralisme fiscal, prédisait que l'enjeu environnemental serait le nouveau front de relations fédérales-provinciales. Le ministre Prentice a fait la leçon aux provinces qui ont osé critiquer Ottawa à Copenhague, mais le premier ministre n'a jamais rien fait pour bâtir des ponts dans ce dossier.

Il faut dire que Stephen Harper n'a jamais pris au sérieux l'enjeu des changements climatiques. À une certaine époque, il en niait même l'existence et parlait d'un complot socialiste. Il ne conteste plus le consensus scientifique sur la question, mais elle ne l'intéresse pas. Il n'a jamais fait de discours sur le sujet, car la priorité, pour lui, demeure l'économie, et cette dernière ne se conjugue pas avec environnement.

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Cela fait pourtant presque 30 ans que le concept de développement durable est reconnu sur la scène internationale. En 1983, les Nations unies créaient une commission sur l'économie et l'environnement, la Commission Brundtland, afin de se pencher sur l'impact économique et social de la détérioration accélérée de l'environnement et des ressources naturelles. Dans son rapport Notre avenir à tous publié en 1987, la commission offrait une définition du développement durable qui s'est imposée: «un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs».

Dans une étude récente, la Fondation David Suzuki et l'Institut Pembina ont montré qu'il y aurait un coût économique à payer pour réduire les émissions de GES, que les cibles soient modestes ou non. Cependant, dans tous leurs scénarios, l'économie continuait de croître, plus ou moins rapidement, selon la cible ou la province (l'Alberta et la Saskatchewan subiraient le plus important ralentissement de CROISSANCE), mais elle continuait son expansion. Un développement durable est donc possible. Pour l'économie ET l'environnement.

Que Stephen Harper le veuille ou non, il faudra en arriver là. Lui-même a longtemps été le champion de la lutte contre le déficit budgétaire afin de ne pas laisser une dette trop lourde aux générations futures. Un déficit environnemental est encore pire, car il est en grande partie irréversible. Si le climat se réchauffe, que de petits archipels sont engloutis, que les glaces arctiques disparaissent, il sera impossible de revenir en arrière.

Stephen Harper peut se moquer de laisser un tel héritage à ses enfants, mais il est en train d'en décider pour ceux des autres. S'il ne veut pas seulement un passeport vers l'inaction, il peut le prouver rapidement en discutant avec les provinces, en dévoilant le détail de sa politique et en participant de façon constructive aux rencontres de suivi de Copenhague. On pourra aussi juger de son sérieux lors des sommets du G8 et du G20 qu'il présidera à la fin juin. Esquivera-t-il le sujet, comme à l'accoutumée, ou l'inscrira-t-il à l'ordre du jour étant ainsi partie prenante aux discussions, contrairement à Copenhague?

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mcornellier@ledevoir.com

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