Échec des Églises à Copenhague

À quand la «preuve vivante» qu'un autre monde est possible? Les Églises de la planète dont les cloches ont salué la conférence de Copenhague auraient pu sonner le glas à la clôture de ce sommet mondial sur le péril climatique. Il apparaît, en effet, qu'elles n'ont pas obtenu des gouvernants du monde l'entente «juste, audacieuse et juridiquement contraignante» qu'elles en attendaient. Elles auront donc à passer elles-mêmes à l'action, comme des membres du Conseil oecuménique des Églises les y incitaient déjà fortement.

Fort active à cette conférence spéciale des Nations unies, une délégation oecuménique avait mobilisé des sommités de différentes confessions, dont Desmond Tutu, d'Afrique du Sud, Rowan Williams, chef de la communion anglicane, Barbara Rossing, de la Fédération luthérienne mondiale, et d'autres dirigeants, dont Mads Christoffersen, secrétaire du Conseil national des Églises du Danemark et Mme Mardi Tindal, modératrice de l'Église unie du Canada.

Le mois dernier, à New York, des délégués du Conseil oecuménique avaient été prévenus par un responsable de l'ONU, Olav Kjorven, que les réunions préparatoires à Copenhague ne semblaient pas s'acheminer vers un accord contraignant. Les «bouleversements climatiques» allaient donc continuer, leur a-t-il dit, «à moins que les gouvernements ne trouvent le courage de prendre les choses en mains».

Devant cette perspective inquiétante, Elenie Poulos, pasteure à la Uniting Church d'Australie et membre de la commission des affaires internationales au Conseil oecuménique, a posé la question: «Sommes-nous prêts à assumer notre vocation à être une Église de contre-culture?» Le monde attend, a-t-elle dit, un «leadership de foi et de justice», comme l'Église est à même d'en offrir un, «preuve vivante qu'un autre monde est possible».

Olav Kjorven estime, pour sa part, que les groupes religieux ont un grand poids auprès des gouvernements dans les questions de changements climatiques et dans les préoccupations liées à la justice, bien qu'ils n'en aient pas encore pris conscience. Et leur influence potentielle n'est pas seulement politique. «Vous avez aussi un énorme poids économique, a-t-il dit, qui est trop rarement reconnu, même parmi vous.» Les institutions religieuses rejoignent encore, à son avis, «plus de gens que n'importe quelle autre institution dans le monde aujourd'hui».

Selon cet expert en développement, les groupes religieux possèdent à peu près 8 % des terres de la planète, propriété dont la plus grande partie renferme des forêts. Un atout non négligeable dans la pratique écologique. Kjorven a aussi rappelé aux Églises une autre source d'influence, mieux connue celle-là, l'investissement. «Sur les marchés financiers, les institutions religieuses sont le troisième acteur en importance, par le biais des caisses de retraite.»

À en juger par les communiqués diffusés à cette occasion par le Conseil oecuménique, certains de ses membres n'entendaient pas s'en remettre au sommet de Copenhague pour définir le rôle des Églises dans ces domaines fort politisés. Ainsi, Mme Lois M. Dauway, secrétaire générale adjointe provisoire du General Board of Global Ministries de l'Église méthodiste unie, n'a pas caché son irritation à l'endroit de leur approche en ce domaine.

Les Églises et la communauté oecuménique ont les ressources nécessaires pour défaire les injustices dans le monde, a-t-elle affirmé, «mais nous n'en avons tout simplement pas la volonté». «Si nous, au sein des Églises, voulons vraiment apporter le changement dans le monde, nous devons nous rendre compte qu'il faut plus que des résolutions et des sermons éloquents sur la paix et la justice.»

À cet égard, les Églises auraient dans les enjeux éthiques et écologiques une plus grande marge de manoeuvre qu'un gouvernement, souvent contraint à des échéances économiques ou électorales à court terme. Laïque et mère de famille, la modératrice Mardi Tindal de l'Église unie en a eu, du moins, l'impression lors de rencontres à Copenhague avec Jean Charest et Gordon Campbell, premiers ministres du Québec et de la Colombie-Britannique.

Les deux hommes politiques sont très inquiets, dit-on, non seulement de la dégradation de l'image du Canada dans le dossier environnemental, mais aussi des répercussions possibles des changements climatiques sur l'économie du pays, si l'on ne s'y attaque pas sans délai. Pour l'Église unie, cependant, une solution simplement technologique ne pourra résoudre le problème climatique. «Il faudra une transformation de notre façon de vivre sur cette fragile planète.» Le défi ne se pose donc pas seulement au Canada. Ni aux seuls gouvernements.

Mais encore faut-il préciser en quoi les habitants de la planète doivent transformer leurs façons de vivre. Sauver la forêt du Brésil des éleveurs de bovins en convainquant les consommateurs de renoncer à leur hamburger favori? Freiner les massacres en Afrique en persuadant les riches d'Occident de boycotter le trafic des diamants? Stopper la pollution pétrolière de l'Alberta en privant d'autres provinces de millions de dollars en péréquation?

Il ne manque pas de dilemmes auxquels les Églises peuvent confronter leur conscience écologique. Et si la crise de l'environnement, comme elles le déclarent, menace surtout les populations les plus démunies de la planète, le délai qui leur est imparti pour agir est compté. Elles ont vu de près à Copenhague la lourdeur des États. Plusieurs souhaiteront sans doute aussi qu'elles voient les pesanteurs qui freinent leurs propres institutions.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université Montréal.

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