Perpectives - Compte de Noël

Récession mondiale, flambée du chômage, explosion des déficits... la scène économique a été marquée par des événements tout aussi spectaculaires que dramatiques cette année. Mais tout le monde n'a pas été touché de la même façon.

«Quelle belle année on a eue!», s'est dit le père Noël en enlevant l'une des dernières pages de son calendrier. Lorsque l'on a 1700 ans, on a généralement eu l'occasion de connaître toutes sortes de bons et de moins bons moments. Il y a pourtant longtemps, lui semblait-il, que son travail n'avait pas été autant facilité par l'évolution de la société et le contexte économique.

Cela faisait quand même déjà quelques années qu'il avait remarqué qu'il ne servait à rien de se creuser la tête pour trouver un cadeau original à faire à chaque personne quand il suffisait de leur offrir le bidule électronique à la mode à ce moment-là. Une année, c'était les appareils photo numériques. Une autre fois, les télés HD. Il y a aussi eu les iPod, les jeux électroniques portables, les appareils GPS, les lecteurs Blu-Ray, puis de nouveau les iPod. On n'avait qu'à se fier aux annonces dans le Publisac. On pouvait même faire beaucoup plus simple que cela, de plus en plus de gens ne demandant pas mieux que de recevoir un banal chèque-cadeau de n'importe quel grand magasin.

Ça, c'est quand les gens s'attendent à trouver des cadeaux sous le sapin de Noël. Mais de plus en plus de personnes n'y voient même plus d'intérêt. Elles préfèrent se coucher tôt à Noël pour être fraîches et disposes le jour du Boxing Day. Culpabilisant quand même un peu, le père Noël a bien pensé, pendant un temps, décaler au 26 décembre sa distribution de joujoux. Il s'est toutefois dit que tout ce qu'il y gagnerait serait le déplacement du Boxing Day au 28, alors il a préféré ne pas insister et a simplement barré les noms sur sa liste de distribution.

Il est vrai qu'il y en a qui reçoivent tellement de cadeaux à longueur d'année qu'ils ne sauraient pas quoi demander de plus à Noël. C'est le cas, par exemple, de ceux à qui il avait l'habitude de donner des petits camions de construction au Québec et qui préfèrent maintenant s'échanger entre eux des cadeaux emballés dans des enveloppes brunes.

Il faut dire aussi que la crise économique a remis certaines choses en perspective. Certains travailleurs ont eu tellement peur de perdre leur emploi qu'ils se trouvent déjà comblés d'avoir pu le conserver, même au prix de baisses de salaire. De plus, la population des pays riches aurait, paraît-il, redécouvert les vertus surannées de l'épargne et sera peut-être prête à se contenter, comme dans le bon vieux temps, d'une orange dans le bas de Noël.

Cette chute brutale du volume de travail dans les ateliers du pôle Nord s'est accompagnée d'une appréciation du huard favorisant l'acquisition de nouvelles technologies de production et permettant des gains de productivité. L'occasion était trop belle pour que le père Noël la laisse passer. Il a évoqué le contexte économique défavorable pour mettre à pied quelques centaines de ses lutins les plus grincheux.

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Il ne faudrait quand même pas croire que le père Noël peut désormais se la couler douce. Malgré la crise économique, la demande de cadeaux a étonnamment continué d'augmenter en Chine, en Inde et dans les autres économies émergentes. Une mise à niveau a même été nécessaire, et il a dû s'imposer un cours d'éthique et de culture religieuse pour l'aider à s'y retrouver dans ces nouvelles histoires de Diwali et de Nouvel An chinois.

Le vieil homme ne l'avouera pas, mais le comportement de certains de ses petits l'a aussi beaucoup déçu. Stephen, par exemple, était un enfant si sage, si poli, si studieux que c'est une misère de le voir aujourd'hui se chicaner tout le temps avec ses petits camarades et se montrer si entêté parfois.

Et que dire de tous ces petits garnements de Wall Street et de la City de Londres qui avaient cassé leur jouet économique à force de trop tirer sur l'élastique? Ils n'avaient pas été sages, mais les autres avaient besoin d'eux pour jouer, et ils pleuraient tellement, que le père Noël n'avait pas eu le coeur de leur refuser les milliers de milliards de dollars qu'ils demandaient. Aujourd'hui, ils ne se souviennent déjà plus de leurs belles résolutions, et ils voudraient recommencer à jouer avec leurs jouets comme ils le faisaient auparavant.

Il y a aussi des cadeaux, beaucoup plus gros, que le père Noël aimerait tellement pouvoir faire. On ne compte plus, par exemple, le nombre de lettres du Québec qui lui réclament une commission d'enquête sur la corruption. Il n'était pas peu fier, l'an dernier, du président tout neuf qu'il avait offert aux petits Américains. Il est maintenant forcé d'admettre qu'il aura beaucoup de mal à leur apporter les réformes du système de santé et des règles du marché financier qu'ils ont aussi demandées.

S'il ne voyait franchement pas comment ses petits lutins arriveraient à fabriquer le monde libéré de la guerre et de la pauvreté qu'on lui réclame depuis le premier jour, il se réjouissait quand même du fait que la crise économique avait indirectement contribué à faire reculer la crise alimentaire qui sévissait encore il n'y a pas si longtemps. Mais il savait que ce genre de cadeau arrive rapidement au bout de ses piles et qu'il faudrait trouver quelque chose de plus solide.

Il a bien cru un instant que l'on réussirait à se faire un vrai beau cadeau, à la veille de Noël, à Copenhague. Mais c'est le genre de choses qui est beaucoup plus difficile à faire que de simplement fabriquer des milliards de jouets et d'en faire la distribution en un seul soir en passant par des cheminées.

«À bien y penser, elle n'a pas été si bonne que cela, cette année», a soupiré le père Noël.

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