Changer le monde

Il arrive que jeune, enfant ou adolescent, une injustice nous marque. Ce n'est pas la pauvreté du monde et son exploitation, seulement une injustice quotidienne, un taxage impuni, un prof peu respectueux, une violence dont on est victime. Sans le savoir, sans savoir le monde, on dit à ses parents ou on se dit à soi-même, parce que cela est insupportable, qu'on va changer le monde. Puis, on vieillit et on choisit sa voie parmi les routes qui changeront le monde. Elles sont nombreuses: la science, le terrorisme, la réflexion philosophique, l'activisme et le militantisme, l'information et la politique, et bien d'autres.

Il y a dans cette détermination une bonne dose de naïveté, mais aussi souvent un idéalisme sincère, une sorte de confiance dans la capacité de l'humanité à faire le meilleur plutôt que le pire, ou rien. Par exemple, j'ai choisi le journalisme à une époque où le Québec souffrait presque génétiquement d'ignorance. Informer, donner des outils de compréhension du monde me semblait être un moyen de changer mon monde. J'avais en partie raison; mieux informée, plus ouverte sur le monde, la société québécoise s'est sortie graduellement du conservatisme social et économique dans lequel elle croupissait.

Il existe d'autres voies pour changer le monde: la recherche scientifique, la diplomatie, le développement international, mais dans tous les domaines, il faut être capable de se confronter à la réalité en apparence inamovible, il faut être capable de continuer à rêver.

La politique peut sembler en démocratie le meilleur chemin pour modifier le cours des événements, pour influer sur l'évolution de la société, pour faire non seulement passer des idées, mais les faire germer et fleurir. D'autres peuvent choisir le mouvement associatif, mais les résultats peuvent y paraître plus lents. L'envie profonde de changement réclame le pouvoir ou une certaine manière d'influer sur le pouvoir.

Je suis d'une époque où des rêveurs réalistes ont choisi la politique pour changer radicalement les choses. Camil Bouchard, qui était député péquiste de Vachon, s'est en quelque sorte trompé de génération pour entrer en politique. En annonçant son départ cette semaine, il a déclaré qu'il n'avait plus la flamme nécessaire pour continuer, mais surtout, il a ajouté qu'il avait plus accompli comme chercheur qu'en sept ans de politique. En fait, il a évoqué l'inutilité du politicien dans l'opposition sans bien sûr utiliser ce terme. Il a raison.

Comme chercheur et professeur, il a contribué à faire évoluer notre vision de l'enfance et nos comportements collectifs à l'égard des politiques de la famille et de l'enfance. En fait, le rapport Un Québec fou de ses enfants, issu d'un groupe de travail qu'il a présidé et publié il y a huit ans, a profondément changé le Québec. Dans ce rapport qui voulait «replacer les enfants au centre de la vie collective», on trouve les racines des centres de la petite enfance, de la nouvelle politique familiale et de la conciliation travail-famille. Camil Bouchard a bouleversé les choses au Québec comme chercheur et psychologue et il a le sentiment de ne servir à rien comme député.

De nombreux commentateurs ont attribué ce départ au seul fait que Camil Bouchard, au lieu de se retrouver ministre quand il fut élu il y a près de sept ans, a dû s'installer sur les banquettes de l'opposition. Et l'opposition, ce n'est pas emballant à moins d'être un pitbull qui aime vociférer lors de la période des questions ou faire le brillant durant les commissions parlementaires. Homme posé, réfléchi, qui conçoit la politique comme une démarche collective et non comme une guerre de tranchées, Camil Bouchard ne mange pas de ce pain-là.

Homme de progrès, Bouchard est entré en politique quand la politique est devenue frileuse et comptable, fuyant la construction pour se camper dans l'entretien et la gestion quotidienne. Cela est vrai pour le gouvernement autant que pour le PQ. Le départ de Bouchard est un désaveu indirect du PQ qui dort au gaz quand il s'agit de réfléchir à la social-démocratie. Le désaveu d'un parti qui ne cherche qu'à rassurer, à ne pas déplaire, à ne pas faire de vagues. Indépendantiste convaincu, c'est aussi la démarche feutrée et confuse de son parti qu'il abandonne. Cela est suffisant pour ne plus avoir le feu sacré. Mais il y a plus.

C'est aussi la manière de mener la politique parlementaire qu'il dénonce en disant qu'il a le sentiment de pouvoir faire plus comme enseignant pour la société que comme représentant de la population à l'Assemblée nationale. C'est notre système parlementaire qu'il remet en cause. Fondé sur l'affrontement partisan et sur la domination sans partage de la majorité, ce système interdit presque toute forme de collaboration, d'approche collective, de coopération réelle dans l'intérêt de l'ensemble de la société.

On ne remarquera pas beaucoup l'absence de Camil Bouchard à l'Assemblée nationale. Il utilisait un ton posé et respectueux, ses questions n'étaient pas des pièges ou des traquenards, mais bien des questions qui soulignaient de véritables problèmes. Il était un député modèle. C'est dire beaucoup à propos de notre système parlementaire que de dire qu'on ne remarquera pas l'absence d'un homme aussi compétent et soucieux de changer la société pour la rendre plus juste.

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