Chants de Noël

On les entend partout, chantés sur tous les tons, à tous les rythmes, avec des voix cristallines, ou éraillées, ou rockées, ou insignifiantes. On les entend partout sans y porter attention, mais leur répétition finit par faire resurgir cette nostalgie indissociable de la fête de Noël. Car cette période nous fait revenir littéralement en enfance. Pour les plus âgés qui n'ont de cesse de se plaindre de leur mémoire, le phénomène de l'hypermnésie leur permet de retrouver avec une vivacité surprenante les émotions rattachées à cette fête de l'Enfant-Jésus du temps où ils étaient des enfants.

Mais chaque génération est nostalgique. À douze ans déjà, on se rappelle la période heureuse où l'on croyait au père Noël. La période où papa et maman étaient encore ensemble, où la famille élargie n'avait pas encore été remplacée par les amis des parents, ceux qu'on aime bien aussi mais qu'on ne peut pas appeler ma tante ou mon oncle, mon cousin ou ma cousine.

À Noël, les orphelins, peu importe leur âge et indépendamment même des liens conflictuels qui les reliaient à leurs pères et mères, les orphelins, donc, éprouvent un vide sous la forme d'un inconfort inquiétant de ne plus avoir cette protection que sont les parents entre la mort et soi. Le sentiment de ne plus avoir de sas, d'être en première ligne en quelque sorte, participe de cette nostalgie du temps des Fêtes et particulièrement de Noël, où l'Enfant et la Famille sont célébrés. Dans notre monde occidental où la notion de famille est considérablement affaiblie et où la naissance d'un enfant est devenue un quasi-exploit, c'est peu dire que Noël apparaît comme un

anachronisme.

D'autant plus qu'une majorité de gens ne lui accorde plus de sens religieux et que plusieurs critiquent dans le même souffle sa commercialisation à outrance dans une dénonciation plus large du système économique. Donc Noël fait problème. Et sans vouloir désespérer tout le monde, les gens réjouis et heureux à cette occasion ne sont pas légion.

On chante Les Anges dans nos campagnes, mais on ne croit plus aux anges, un mot dont on use de plus en plus rarement. On chante Minuit chrétien, mais on préfère se dire écologiste plutôt que chrétien. Les parents modernes qui éduquent les petits un livre de psychologie pop dans une main et le manuel de rectitude politique dans l'autre ont de la difficulté à écouter le «Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel». Une jeune mère expliquait cette semaine à la radio de Radio-Canada que la relation à sa fille (quatre ans) étant basée sur la vérité, elle est mal à l'aise de lui dire que le père Noël existe: «Je ne veux pas de mensonge entre mon enfant et moi», affirmait la pauvre. Une autre mère s'inquiétait à l'idée que ses enfants ignorent que c'étaient elle et son conjoint qui achetaient les cadeaux. «Ils vont croire que c'est le père Noël qui est généreux et pas nous.» Incroyable et triste, tout de même, de constater tant d'insécurité et d'absence de simplicité chez de jeunes parents.

Noël, les chants, les décorations, les lumières qui scintillent, le petit bébé couché dans la crèche, entouré de Marie et Joseph, des bergers et des animaux qui le réchauffent, toute cette imagerie a quelque chose d'attendrissant. Mais l'époque réclame plutôt des émotions fortes, multiples, successives et surtout permanentes. L'attendrissement suppose la douceur et celle-ci s'accommode mal du rythme fou qui emprisonne nos vies. Noël commande que l'on s'abandonne, que l'on soumette sa raison à la magie, que l'on consente à s'alléger quelques heures de ses problèmes, de ses conflits, de ses déceptions. En d'autres mots, que l'on s'illusionne en laissant la paix nous frôler.

Les anti-Noël, avec leur virulence, les indifférents affichés de même que les bougonneux qui fêtent Noël à reculons en pestant contre l'obligation d'acheter des cadeaux, tous expriment, chacun à leur manière, les émotions contradictoires de cette fête de l'Enfant que l'on traverse dans un mélange inextricable de joie et de tristesse. Noël ramène à l'enfance perdue, aux joies d'avant la clairvoyance, aux peines et souffrances rattachées à des vies de famille malheureuses et violentes. Noël, c'est la fête dont on a été privé, qu'on a idéalisée et c'est aussi pour une vaste majorité de Québécois la fête d'un

Enfant-Dieu dont on nie désormais l'existence ou devant lequel on est dans le doute. Noël

est donc le jour du souvenir de la foi que l'on a perdue.

Il est plus compliqué qu'on le laisse entendre de trouver un sens à Noël dans la société laïque. Et pourtant, en nous invitant à nous réjouir de la naissance d'un enfant, Dieu ou non selon les croyances, c'est à la vie elle-même qu'on nous convie. C'est l'occasion toute trouvée de nous

attendrir sur nous-mêmes. Pour éprouver ce mystère au coeur de chacun d'entre nous, ce mystère ou ce miracle par lequel le désir et la pulsion de vie nous ont projetés dans cette aventure qu'est la vie.

Joyeux Noël à tous et que l'année 2010 nous soit aussi apaisante qu'exaltante.

À voir en vidéo