Essais québécois - De quoi la dépression est-elle le symptôme ?

La dépression et la consommation d'antidépresseurs se sont démocratisées. Au Canada, les troubles anxieux et dépressifs constituent le deuxième motif de consultation d'un médecin, derrière l'hypertension. Comment expliquer ce phénomène et quel sens social lui attribuer?

Dans un ouvrage savant intitulé État dépressif et temporalité. Contribution à la sociologie de la santé mentale, le sociologue Nicolas Moreau se penche avec brio sur ce désarroi contemporain. Il relève d'abord certaines causes explicatives de cette augmentation des troubles dépressifs et de la consommation des médicaments appropriés: application du modèle médical (symptômes-diagnostic-traitement) dans le champ psychiatrique, amélioration des médicaments, définition contemporaine plus floue de la frontière entre le normal et le pathologique, culte de la santé parfaite et médicalisation de l'existence, relâchement du tabou concernant la dépression, pression commerciale des laboratoires pharmaceutiques et baisse du seuil de tolérance devant la souffrance morale. Toutefois, à titre de sociologue, Moreau s'intéresse plus particulièrement aux liens entre la «nouvelle individualité contemporaine» et l'augmentation des troubles dépressifs.

Depuis environ un quart de siècle, constate-t-il, «les normes de discipline et d'obéissance auraient perdu de leur mordant au profit d'un nouvel univers normatif constitué, entre autres, par le repoussement continuel de ses propres limites, la capacité d'agir de soi-même et l'autonomie». La question «que m'est-il permis de faire?» aurait fait place, dans nos sociétés, à la question «suis-je capable de le faire», indiquant ainsi un déplacement des limites régulatrices d'un ordre extérieur (ce qui est permis ou défendu par la société) vers un ordre intérieur (capacité ou incapacité d'action définie par l'individu). Ce schéma, qui pourrait faire croire à un élargissement de l'espace de liberté, ne doit pas faire illusion. L'autonomie, la responsabilité et l'initiative personnelle sont bel et bien devenues des normes. Aussi, «l'individu se doit de se conformer à ces nouvelles exigences, sauf à s'exposer à être catégorisé comme "déviant"».

Ce que constate Moreau, après le sociologue français Alain Ehrenberg, c'est que «l'impératif social de se constituer de soi-même, le passage du permis au possible, semble avoir fait de l'individu contemporain un dépressif en puissance». Envers exact de nos normes de socialisation, selon la formule d'Ehrenberg, le déprimé, par sa «déviance», fait ressortir la norme par un jeu de miroir. En ce sens, l'analyse des troubles dépressifs peut «aider le sociologue à saisir les types d'individus "fabriqués" par la société». Il s'agit donc moins, pour Moreau, d'étudier le dépressif comme tel que ce qu'il révèle des impératifs sociaux actuels.


Ô temps, suspends ton vol

Une des caractéristiques principales de la dépression est le «ralentissement psychomoteur» qu'elle engendre. Le rapport au temps est donc une clé de compréhension essentielle du phénomène. Or ce rapport a connu une évolution sociohistorique liée au changement social. Dans les sociétés anciennes, il est dominé par les processus physiques naturels. L'apparition des horloges, au XIVe siècle, le modifie. Matérialisé par la machine, le temps devient une ressource précieuse. La révolution industrielle marque «le passage du rapport au temps orienté par la tâche au travail horaire, de l'ouvrier de métier à l'ouvrier de masse». Le rythme de travail est désormais imposé par le chronomètre, sous la surveillance du capitaliste tayloriste. Le fordisme pousse cette logique un cran plus loin avec la chaîne de montage. La surveillance du temps de l'ouvrier devient automatisée.

L'explosion de l'économie des services va modifier ce rapport au temps, imposé par l'institution. Dorénavant, au nom de l'autonomie et de l'initiative, l'individu est sommé de fabriquer lui-même ce rapport. «Combien de temps devrais-je consacrer à cette activité? Par où commencer? Ces questions semblent aujourd'hui la norme», constate Moreau. Et si l'individu, qui doit être joignable et disponible en tout temps pour ne pas gaspiller une occasion, «n'arrive pas à effectuer ses travaux dans les délais qui lui ont été impartis, cela sera sa responsabilité, c'est-à-dire le résultat d'une mauvaise gestion temporelle». L'autonomie promue par le néomanagement, en ce sens, n'est pas vraiment libératrice. Elle gomme les «excuses sociologiques» pour mieux imposer à l'individu des normes qui le contraignent au nom de l'initiative personnelle. «Il ne suffit plus de savoir travailler, écrit Moreau, mais il faut tout autant savoir vendre et se vendre.»

Les troubles dépressifs constituent une sorte de réponse à ces injonctions. Pathologie du temps et de la motivation, la dépression «signale donc la norme en creux». Les dépressifs interviewés par Moreau évoquent leur incapacité d'agir, d'être eux-mêmes, leur sentiment de dépendance et une certaine déconnexion mentale. Ils révèlent ainsi, par défaut, les impératifs sociaux contemporains.

Les sociétés occidentales actuelles seraient caractérisées, dit-on, par la fin des «grands récits». Ce n'est pas faux, remarque Moreau, mais il faut ajouter à cela l'émergence des «récits-projets». «Aux métarécits sociétaux se seraient substitués des récits individuels prenant la forme de récits-projets; aux grands héros tombant en désuétude, la figure de l'individu enclin à devenir le héros de sa propre vie», explique le sociologue. Et ce héros, dit l'époque, doit être flexible, identifié à ses projets, réalistement audacieux et en connexion permanente.

Contraint à la gestion autonome de son projet, l'individu navigue désormais dans un univers où domine «la psychologisation populaire de l'ensemble des actes sociaux». Or, rappelle Moreau, «cette responsabilisation totale du sujet a des limites, tout comme la volonté d'être soi par soi, qui relève en réalité d'une impossibilité sociologique».

Nous n'échapperons pas à la logique du projet individuel, qui est devenue la nouvelle norme sociale, mais nous pourrons, en la pensant sociologiquement, la critiquer, la mettre à distance, voire, ajoute Moreau, la renverser. Avant de devenir dépressifs.


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