Je rêve d'un Noël rouge

Dans A Short History of Indians in Canada, une nouvelle de Thomas King parue en 2005, un homme d'affaires insomniaque quitte l'hôtel King Edward en pleine nuit, à la recherche d'un peu d'excitation torontoise. Le portier lui conseille Bay Street. Quand il sort du taxi, entre les hautes falaises de verre illuminées, c'est pire que New York le 11 septembre 2001, mais ce qu'il voit s'écraser sur l'asphalte et le ciment autour de lui, ce sont des Indiens. Whup! Whup! font les corps en touchant le sol. Il assiste ensuite à l'arrivée de l'équipe de ramassage, dont les membres sont capables d'identifier la plupart des espèces d'Indiens au premier coup d'oeil: un Mohawk là-bas, une couple de Cris par ici, et même, occurrence rarissime à cette latitude, un Navajo!

Whup! Whup! Arrivant du Nord, des volées d'Indiens foncent tête première dans les vitres éclairées des tours à bureaux, puis dégringolent du ciel, tués sur le coup, ou simplement commotionnés. Les préposés au ramassage placent les premiers dans des sacs verts, les seconds seront confiés à des refuges, bagués, soignés, éventuellement remis en liberté. Et c'est bien beau de varier le maigre ordinaire nocturne du tourisme local, mais quand les travail-leurs des banlieues envahiront de nouveau le centre-ville, dans quelques heures, ils verront des trottoirs propres. Toute trace de l'hécatombe aura disparu.

Hécatombe

La nouvelle fait à peine quatre pages. Elle montre assez bien comment fonctionne l'imagination de ce King. L'hécatombe torontois a bel et bien lieu, chaque année, mais les victimes en sont des dizaines de milliers d'oiseaux désorientés parmi les millions qui empruntent l'important couloir de migration jusqu'au passage des Grands Lacs que la Ville reine encombre de ses gratte-ciel. Plumes pour plumes, King a remplacé les passereaux par un autre peuple migrateur et ça donne une petite merveille de fable contemporaine, grinçante et lumineuse. Ou: comment faire tenir, en une seule image ou presque, à la fois le mirage et le déni qui fondent ces quelques centaines d'années d'histoire commune. Du sud au nord, le résultat le plus visible de notre entreprise d'occupation et de civilisation du territoire a été, et demeure, la destruction simultanée des cultures autochtones traditionnelles et des derniers grands espaces sauvages.

C'était déjà le thème de The loons, la nouvelle de Margaret Lawrence, dont la conclusion élégiaque ne s'oublie pas facilement. Thomas King, écrivain canadien d'ascendance amérindienne, reprend ce motif en y ajoutant un mélange unique de légèreté et de férocité. Jonathan Swift, pour attaquer la Couronne d'Angleterre, humanisait les chevaux, chevalisait les humains et inventait des îles volantes. La prose de King est du même acabit: sous le déguisement de sa fantaisie délirante pointent des opinions politiques fortes.

À peu près au moment où je le lisais, je suis allé scèner devant le parlement d'Ottawa, à pied, marchant pour ma pro-pre cause, qui était ce jour-là une curiosité baladeuse, sinon vraiment déplacée. Autour de moi, il y avait du bébé phoque, un foetus accompagné d'un pro-vie, des Chinois, des sans-abri et des amis-de-sans-abri déjà dans la mire de Jack Layton, pas le gars dans une position pour cracher sur une petite tournée de serrage de mains. C'était un petit jour gris, propice à la méditation. Contemplant cette raisonnable agitation péri-parlementaire, je me demandais s'il était déjà arrivé que le Québec soit aussi mal dirigé aux deux endroits à la fois. Oui, aussi bien baisé par les deux trous: Harper à By-Town et Charest dans le Gros Village. Le premier gouvernement Bourassa, dans les années 70, était gangrené par la pègre, mais quand on se tournait vers l'Outaouais, on voyait dépasser les têtes à Trudeau, brillantes et plutôt solides, à défaut d'être celles de grands démocrates. Et si les deux de pique dont s'entourait Jean Chrétien ont parfois eu l'allure d'une équipe de vendeurs de chars d'occasion (en option: le flag sul' hood), il lui fallait compter avec les Parizeau, Bouchard et Landry à Québec. Mais maintenant?

Ainsi allaient mes pensées, de Québec à Ottawa, entre deux mensonges, deux pourritures. L'équipe de ramassage devait avoir déjà quitté les lieux, car je n'ai vu aucune trace des cinq chefs innus qui, d'après mes espions, avaient survolé Ottawa la veille pour aller se fracasser contre la tour du parlement. Pauvre Jean-Charles Piétacho, pauvre Raphaël Picard, mes pauvres chefs... Vous avez pensé quoi, au juste? Que le ministre des Affaires indiennes de ce pays n'avait rien de mieux à faire? Qu'il allait accepter, comme ça, de rencontrer des chefs autochtones? Tsss. Au Québec, Ghislain Picard de l'APNQL représente quelques dizaines de milliers de personnes appartenant à plusieurs nations et il doit se contenter, pour le moment, de saluer le ministre des Affaires autochtones de Jean Charest dans des colloques sur la grippe. Il faut dire que Pierre Corbeil est un cas à part, un insignifiant rare. Mais sérieusement, la patience admirable et presque incompréhensible dont ces gens persistent à faire preuve sous ces tonnes de mépris va bientôt finir par ressembler à un acquiescement au suicide. Le Plan Nord du petit bâtisseur des peuples (ma contribution au marketing du Parti libéral...) n'a même pas tenu le temps d'une réunion. «A feel good session», une «page blanche», a-t-on entendu, comme si tout ce beau monde sortait d'une séance de spiritisme avec la mère Normandeau, son petit biscuit trempé dans le verre de lait de Robert Bourassa.

Et Picard de menacer, pour la énième fois, de bloquer des projets! Comme s'il n'avait pas déjà compris que ce gouvernement manque même de l'imagination qu'il faut pour crain-dre le pire. Si j'étais le chef des Premières Nations, avec les cinq chefs dissidents de l'ASI, je commencerais à lorgner le marché des bombes atomiques d'occasion du côté du Kazakhstan.

Quant au recueil de Thomas King, il contient un conte de Noël, Tidings of Confort and Joy, qui est à lire. C'est en anglais. Il faut sauter dessus et le traduire. Il y a urgence en la demeure.


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