La nef des fous

Le clan biscornu de Semianyki, du collectif russe Licedei
Photo: BMI Palazon Le clan biscornu de Semianyki, du collectif russe Licedei

Quand le froid s'engouffre à travers les moindres coutures de votre manteau et que le facteur éolien fait chuter le mercure jusque dans l'abîme, on se trouve soudain bien courageux de courir à la Tohu voir le show Semianyki, du collectif russe Licedei. C'est qu'il fait un temps à demeurer chez soi. Alors ce grand chapiteau de la Tohu dans l'Est, si distant du centre-ville, semble émerger au loin d'un no man's land embrouillardé. Assez pour se demander comment la Tohu arrive à attirer le badaud devant les spectacles à l'affiche. Pourtant, en face, un autobus nolisé conduit et reprend des groupes, avant, après. Des gens débarquent des voitures et des taxis. Nous voilà!

Le cirque n'est pas toujours enfanté par un Guy Laliberté. Souvent encore le genre peut être ringard ou trop enfantin. Mais de nouvelles générations de clowns remisent les tartes à la crème et les coups de pied au cul, ou les servent à la sauce moderne. Faut plus tourner en rond, même avec un gros nez rouge. Lorsque le cirque prend du pique, il retrouve sa raison d'être. Comme ici.

Dans le cas de Semianyki, la curiosité générale fut attisée par les interviews des artistes russes publiées avant l'entrée en piste montréalaise. «Un spectacle de clowns, incarnant une famille sanguinaire, déjantée», disaient-ils en substance: Papa poivrot et obsédé sexuel, maman enceinte jusqu'aux yeux comme la grosse femme d'à côté de Michel Tremblay, enfants en conjuration perpétuelle, se cognant sur la tête, rêvant de parricide: allez résister à ce beau programme. «Famille, je vous hais!», disait Gide. Oui, mais pas tout le temps.

Car, surprise! Les personnages de Semianyki s'adorent, entre deux pulsions criminelles. Ces oiseaux du même nid se piquent du bec avant de se blottir plumes vertes contre plumes rouges. Une tribu colorée, hirsute, fofolle. Bref, une vraie famille, comme celle qui berça nos enfances. N'avaient-elles pas toutes un grain? À ce chapitre, la mienne vaut bien la vôtre.

C'est vraiment charmant! L'antidote contre le froid est servi ces jours-ci à la Tohu. Sans paroles proférées par les clowns, sauf quelques cris rageurs du bébé battu par la fratrie qui en redemande et babille de bonheur. Mais des bruitages, des chansons, un fracas de cymbales, des borborygmes, le roulement du tonnerre, et des bribes de lange russe sorties de la merveilleuse bande sonore. Sans oublier les ronflements du père qui poussent la fratrie entortillée dans le même drap à fomenter les pires projets d'assassinats.

Le décor: presque rien, quelques panneaux, un piano, un bric-à-brac, un portrait kitsch vissé au mur. Pas besoin de beurrer épais quand l'imagination est de la partie.

Ce clan biscornu semble émerger de La P'tite Vie; preuve que les pays nordiques possèdent un humour noir en commun, à l'heure de déculotter la famille. Ça doit venir de la culture du froid, des pieds devant le poêle à Noël, du cocooning forcé. Tout pour se taper sur les nerfs et pour s'enfarger les grands pieds dans ceux des autres. Les familles du monde ont beau se reconnaître dans ce spectacle en perpétuel voyage, comment ne pas croire aux ressorts burlesques du huis clos austral? Québec de bière et Russie de vodka, unissez-vous!

Les couteaux s'affûtent, les oreillers volent jusque dans les rangs des spectateurs. Le père faiblard et soûlard saute sur la puissante maman qui tente de contenir sa nichée, mais rigole en douce. Le fils armé d'un pistolet trucide des canards en plastique. Les perruques tournoient. De quoi adopter ces clowns russes comme cousins de table de cuisine, en parentelle élargie.

Au milieu de cette nef des fous naissent des moments de poésie absurdes et tendres: le faux tableau noir sur lequel le fils écrit manifestement des insanités, la promenade de papa maman endimanchés partis s'aimer au bois. Après la défection du père, cette délicieuse réunion de famille autour de la table, quand la maman lit un conte terrifiant aux enfants. Alors, les yeux du portrait au mur deviennent rouge phosphorescents, ceux de la petite famille aussi. Tout s'écroule, la maison n'est plus que ruines, les eaux de la mère crèveront bientôt. Un moutard s'ajoutera au portrait de famille.

Le happy end était-il nécessaire? Pas vraiment, mais les spectateurs émergent de là avec un sourire. C'est le but du spectacle.

On se laisse attendrir, car Semianyki fait éprouver la nostalgie de toutes les dysfonctions claniques qui sont le sel de la vie. On songe que c'était le bon temps, celui des réunions de familles apparemment sorties d'une pièce d'Ionesco. Les clowns russes avec leur spectacle gratiné, mais tout gentil au fond, nous rappellent peu ou prou la même chose. Et donnent envie de souhaiter joyeux Noël à la ronde, avec le nez rougi en attente du taxi qui tarde. Pas grave! On a bien ri.

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