La laïcité, qu'ossa donne?

Avec la fin de l'année vient le moment de débarrasser son bureau de tout ce qui y traîne. En faisant le ménage, j'ai découvert sous une pile un vieux texte un peu jauni et aux coins racornis. Il s'agissait du rapport de l'écrivain Régis Debray sur l'enseignement du fait religieux à l'école.

En 2002, comme nous, la France s'était posé la question de la religion à l'école. Mais elle y avait apporté une réponse radicalement différente. Pendant que nous «accommodions» nos vieux cours de morale pour en faire un fourre-tout qui a finalement mécontenté tout le monde, les écoles françaises choisissaient de renforcer les cours d'histoire, de littérature et de philosophie pour y intégrer pleinement la culture religieuse. Exactement comme vient de le proposer Pierre Curzi. Si cette réforme a fait consensus contrairement à la nôtre, on le doit à l'orientation proposée alors par Régis Debray.

Son texte de 35 pages est un bijou de clarté. Tout le contraire de la logorrhée moraliste du cours Éthique et culture religieuse (ECR). Le titre, L'enseignement du fait religieux dans l'école laïque, ne laisse aucune ambiguïté. Il s'agit d'enseigner un phénomène observable et de le faire dans une perspective résolument laïque. Rien à voir avec le programme d'ECR dont l'intitulé, Pour vivre ensemble dans le Québec d'aujourd'hui, pourrait être celui d'un cours de développement personnel. Dans les 180 pages des programmes du primaire et du secondaire, on trouve à peine trace du mot «laïcité». Au lieu de se contenter de transmettre des connaissances vérifiables, les auteurs se fixent pour objectif rien de moins que d'apprendre aux élèves... «à dialoguer»! Et pourquoi pas à aimer leur prochain?

Mais les différences ne s'arrêtent pas là.

Les auteurs du programme d'ECR n'ont jamais été capables de démontrer la nécessité d'un cours à part. L'idée avait aussi été envisagée en France. Debray expliqua son refus par la nécessité de ne pas «réserver au fait religieux un sort à part, en le dotant d'un privilège». Plus question d'oublier les religions, mais pas question de leur reconnaître «un quelconque monopole du sens» à côté des «sagesses», des «philosophies», des «savoirs» et de «l'art lui-même». Il n'y a «ni exclusivité ni supériorité a priori» des religions, dit Debré, qui n'a rien d'un laïcard. Au contraire, la culture religieuse ne saurait être séparée de la culture tout court: «traditions religieuses et avenir des Humanités sont embarqués sur le même bateau».

Loin de ce parti pris culturel rigoureux, le programme d'ECR n'est qu'un compromis boiteux entre nos anciens cours de morale et l'urgence d'intégrer pleinement la culture religieuse à l'école laïque. C'est pourquoi il mécontente à la fois les non-croyants, en réservant un statut privilégié aux religions, et les croyants, en mélangeant toutes les croyances dans une soupe devenue indigeste.

Mon collègue Antoine Robitaille faisait récemment cette révélation stupéfiante: un cahier d'ECR demandait aux élèves de décliner leur sexe en leur offrant la possibilité de cocher une troisième case: «je ne sais pas encore [à quel sexe j'appartiens!]». On connaît aussi cet exercice délirant pratiqué dans plusieurs écoles et qui consiste à demander aux élèves de redessiner le drapeau du Québec avec de nouveaux symboles «plus inclusifs». Ces dérapages ne sont pas des erreurs de parcours. Ils sont le résultat d'une idéologie qui glorifie toutes les identités quelles qu'elles soient.

Le professeur de philosophie Georges Leroux l'affirme en toutes lettres: il faut «inculquer le respect absolu de toute position religieuse». Pourtant, tous les choix religieux ne sont pas respectables, qu'on pense à la polygamie, à l'excision et même au port de la burqa. Loin de défendre la laïcité et l'identité québécoise, le programme se contente d'«ajuster» l'école aux «mentalités [qui] fluctuent au gré d'influences venues de partout». La société devient alors un rassemblement de communautés qui n'ont plus en commun que des droits élémentaires, d'où l'insistance du cours sur la seule charte des droits et le refus obstiné de parler d'identité nationale.

À cette tolérance absolue, à cette négociation permanente, Debré oppose la laïcité. Celle-ci n'est pas une option parmi d'autres puisqu'elle rend seule possible la coexistence de tous dans un cadre national. La laïcité n'a rien à voir avec les accommodements raisonnables. Elle garantit la liberté de religion tout en préservant un espace public. On chercherait en vain la trace d'une telle réflexion dans le programme d'ECR, qui se contente de prôner de façon irresponsable le respect de tous les phénomènes religieux sans distinction. Tout comme on y chercherait en vain le mot «nation» qui reste pourtant le seul socle permettant d'éviter l'effritement et d'accueillir justement ces immigrants «venus de partout».

Finalement, j'ai remis le texte sur le dessus de la pile, convaincu qu'il me servirait encore l'année prochaine.

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crioux@ledevoir.com

Le rapport de Regis Debray

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7 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 18 décembre 2009 07 h 40

    Superbe!

    Une chance que Christian Rioux est là (ça nous change d'avec Marie-Andrée Chouinard). En passant, pourquoi ne retrouve-t-on pas son texte en évidence dans «ledevoir.com»? Étonnant!

  • Monique Laberge - Inscrite 18 décembre 2009 08 h 54

    À quand notre chartre de la laïcité?

    Votre texte M. Rioux, décrivant l’incohérence du cours ECR ‒ainsi que l’article de votre collègue R. Dutrisac ce matin, interpelle le même phénomène, celui du concept d’accommodement raisonnable, qui, tout compte fait, ne fait que refléter l'idéologie du multiculturalisme. On définit l’incohérence comme un manque de logique. Or, tant le cours ECR que l’aventure de M. Robichaud nous ramènent à cette même logique: la nécessité d’une chartre de la laïcité au Québec afin de placer la volonté de laïcisation des institutions publiques dans un contexte fermement juridique!
    Monique Laberge

  • France Marcotte - Inscrite 18 décembre 2009 09 h 23

    Oui superbe!

    Comme tout devient plus simple quand l'intention est claire! Oui, merci monsieur Rioux.
    «Plus question d'oublier les religions, mais pas question de leur reconnaître «un quelconque monopole du sens» à côté des «sagesses», des «philosophies», des «savoirs» et de «l'art lui-même».
    Si je n'avais pas vu d'abord ce texte dans la version papier, pas certaine que je l'aurais retrouvé dans "ledevoir.com".

  • Jean Lussier - Abonné 18 décembre 2009 13 h 57

    Bijou

    Votre texte, M. Rioux, est aussi un «bijou de clarté.» Merci.
    Jean Lussier

  • Jean de Cuir - Abonné 18 décembre 2009 14 h 36

    Simple comme bonjour

    Éduquer c`est instruire et plus encore. L`histoire de l`humanité révèle à certains égards la personne à elle-même. Cette histoire est certes complexe, multidisciplinaire, et entée dans plusieurs champs d`étude. La science des religions telle que je l`ai pratiqué et enseigné adoptait ce que je peux nommer une anthopologie historique. La finalité? Découvrir l`humain. Comme le rappelle M. Rioux par Régis Debray, le "religieux" sìntgre ce que toute culture recèle. Faire connaître cette histoire me semble fondamental aujourd`hui. Un des ouvrages de Mircea Eliade s`intitule Histoire des idées et des croyances.
    Le religieux comme la morale s`étudie dans un contexte: tel temps tel territoire. Il serait souhaitable de bien séparer étude, recherche d`une éducation à la civilité, ou au dialogue ou à tels comportements dits moraux.
    Je me demande ce que signifie "finalités citoyennes" du cours (intervention de phamose) (ailleurs). Est-ce le rôle de l`école de former des citoyens ou est-ce un effet de la formation scolaire? Je soumets que la nuance est importante. Dans la même intervention on dit bien que la compétence au dialogue est en complément de la réflexion éthique et de la connaissance du phénomène religieux.
    La connaissance du religieux est une chose, l`éducation au dialogue, une autre et de même la réflexion éthique.Éduquer à la vertu relève il me semble d`une pédagogie différente que celle qui "apprend à apprendre", c`est à dire d`initier aux savoirs. Ici, il y a un problème que l`on ose pas aborder. Quelles sont les conditions d`une étude du religieux : le regard est-il objectifÉ Qu`est-ce que cette objectivité : une distance critique? Ou que signifie étudier le religieux si on ne fait que décrire et peut-on simplement décrire?Qui donc pose la question du pourquoi?
    Sur ces questions et d`autres, comme que signifie "culture religieuse" ou laïcité et dialogue entre croyants-croyantes ... dialogue, alors que chacun croit être dans le vrai ! Etc.