La part de rêve

L'aventure politique a mal commencé pour Camil Bouchard. Au printemps 2003, quand Pauline Marois lui a offert la candidature péquiste dans la circonscription de Vachon, il s'apprêtait à prendre un congé sabbatique d'un an en Italie. Imaginez, un an en Italie, le rêve!

À l'époque, Bernard Landry semblait être en mesure de réaliser l'impossible, c'est-à-dire conduire son parti à une troisième victoire consécutive, malgré la défaite référendaire, les compressions budgétaires, les fusions forcées, les sempiternelles chicanes au PQ...

M. Bouchard se voyait déjà ministre. Son célèbre rapport intitulé Un Québec fou de ses enfants avait eu un impact réel sur les politiques gouvernementales, notamment sur la création du réseau des centres de la petite enfance. Bientôt, il allait enfin pouvoir mettre lui-même la main à la pâte.

Au lieu de quoi, il s'est retrouvé sur les banquettes de l'opposition à l'Assemblée nationale, devant un gouvernement qui incarnait tout ce qu'il réprouvait: le néolibéralisme, un fédéralisme inconditionnel, un manque flagrant d'empathie pour les plus démunis... M. Bouchard ne s'est jamais vraiment remis de cette déconvenue. Qu'elle était loin, l'Italie!

Au pouvoir, cet homme généreux aurait déjà eu beaucoup de mal à concilier ses idéaux avec la dure réalité budgétaire. Dans l'opposition, il n'était pas assez méchant pour prendre longtemps plaisir à torturer un adversaire.

Il lui fallait être réellement indigné pour mordre. En 2005, il avait trouvé insupportable l'incompétence avec laquelle la ministre déléguée à la Famille, Carole Théberge, avait géré le dossier des garderies, mais il n'avait pas ce fameux «instinct du tueur».

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M. Bouchard était le premier à reconnaître que le sens politique n'était pas sa qualité première. La poursuite qu'il avait intentée contre le ministre Claude Béchard, parce qu'il tardait à rendre public son plan de lutte contre la pauvreté, était un peu ridicule, mais sa candeur avait quelque chose de rafraîchissant.

Après avoir songé à se lancer lui-même dans la course à la succession de Bernard Landry, il avait finalement été le seul député à se ranger derrière Louis Bernard, qui n'avait obtenu que 5 % des voix.

La franchise de la démarche de M. Bernard, qui voulait que le PQ s'engage à tenir un référendum immédiatement après la prise du pouvoir, avait tout pour séduire un homme entier comme M. Bouchard, même si cela s'apparentait à un suicide électoral.

Après le départ d'André Boisclair, il estimait que le PQ avait besoin d'un chef provenant d'un «horizon différent» et qui aurait une «connexion directe» avec la population. Son collègue et ami Pierre Curzi lui semblait réunir ces qualités. Là encore, l'emballement de M. Bouchard l'empêchait de faire une analyse objective de la situation.

«La politique doit nous faire rêver, dit-on, et vous conviendrez que le contexte actuel, imprégné d'odeurs de corruption, de malversations et de collusion n'a rien qui puisse nous faire rêver», a-t-il expliqué en annonçant son départ.

Sans doute, mais il y avait plus. Même s'il s'est bien défendu d'avoir fait son deuil de la souveraineté, son départ est aussi l'expression d'une certaine lassitude. L'an dernier, M. Bouchard faisait partie du comité d'une dizaine de députés qui avait élaboré le nouveau «plan pour un Québec souverain». En bon soldat, il s'était rallié au consensus, mais il voyait dans ce plan plus de discours que d'action.

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Bon nombre de politiciens se satisfont volontiers de gérer le quotidien, certains essaient réellement de corriger les iniquités les plus flagrantes. Camil Bouchard faisait partie de ceux, beaucoup plus rares, qui rêvent vraiment de changer le monde, et il ne voyait plus comment il pourrait y contribuer par la politique.

Après le départ de Louise Harel, il était peut-être au sein du caucus péquiste le dernier grand défenseur d'une social-démocratie qui cherche moins à se «moderniser» qu'à convaincre de son actuelle nécessité, nonobstant une conjoncture difficile.

Aux yeux des «lucides», des hommes comme M. Bouchard font souvent figure de dinosaures, au mieux de poètes inconscients des réalités d'aujourd'hui. Dans les débats difficiles qui s'annoncent sur les orientations fiscales et budgétaires que la société québécoise devra choisir, il est néanmoins indispensable que leurs voix se fassent entendre.

Deux ans et demi après que Pauline Marois a pris la direction du PQ, on se demande encore à quelle enseigne il loge sur ces questions. Il y a des limites à vouloir accélérer le retour à l'équilibre et préserver l'intégrité des services sociaux sans augmenter les tarifs et les impôts.

Il est vrai que le choix n'est pas facile. Le PQ craint par-dessus tout d'hériter d'un déficit qui le paralyserait, une fois revenu au pouvoir, et il cherche à récupérer une partie de la clientèle adéquiste, qui est peu portée sur la social-démocratie, qu'elle soit apprêtée à l'ancienne ou à la moderne.

Il y a cependant dans l'électorat péquiste des gens qui, comme Camil Bouchard, demandent leur juste part de rêve. Et qui la chercheront ailleurs si le PQ ne la leur offre plus.

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mdavid@ledevoir.com

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