Le droit de tout savoir

La téléréalité, qui a consacré la médiatisation de l'intime, apparaît désormais inoffensive puisque cette forme de spectacle ne leurre plus personne: tout le monde a compris que celle-ci était une recréation du monde réel, une mise en scène de la vie au même titre que n'importe quel feuilleton télévisé.

L'incident concernant Tiger Woods éclaire l'évolution récente des moeurs. La technologie permet la diffusion des traces. Finie l'époque où l'homme adultère était trahi par une tache de rouge à lèvres sur le col de sa chemise qu'il avait oublié de faire disparaître. L'ordinateur et tous les appareils électroniques, le téléphone portable au premier chef, sont les armes de destruction massive de partenaires vénaux, ou hargneux, ou blessés, ou vengeurs.

Nous savons depuis cette semaine que le pauvre golfeur réclame des SMS coquins de la part de sa maîtresse numéro un reconvertie (en sommes-nous surpris?) en archiviste. Que les trompeurs et les trompés le sachent: la technologie laisse des traces indélébiles et les aventuriers du sexe seront de plus en plus enclins à dévoiler les secrets d'alcôve. Et en ce sens, il n'y aura d'avenir paisible que pour les adeptes de la fidélité réelle, certes, mais aussi virtuelle. Depuis toujours, les écrits demeuraient jusqu'au jour où quelqu'un les déchirait ou les pilonnait. À notre époque, ils deviennent ineffaçables.

La démocratie repose sur le respect des autres. Sans ce respect, nul ne peut prétendre à l'égalité entre les hommes. Comment accepter, par exemple, le droit de vote pour tous, y compris les ignorants, les analphabètes et les criminels, si l'on n'a pas une vision idéalisée de l'être humain? Si la confiance n'est pas au coeur de la morale? De même, la technologie, en raison de ses possibilités en apparence illimitées, exige de notre part un sens moral plus aiguisé.

Les tentations du pire sont à portée de souris. Les messages archivés, si doux parfois à nos oreilles, peuvent se révéler des instruments de chantage et de torture pour ceux qui ont eu le malheur ou l'aveuglement de les laisser à des personnes qui n'en sont pas dignes. Ainsi, toutes formes de confidences électroniques peuvent être utilisées contre autrui. L'effritement du sentiment de confiance dont on constate la progression dans l'opinion publique n'est pas étranger au climat malsain instauré par un détournement du sens même de ce que l'on appelle la transparence. À vrai dire, la transparence a le dos large et on l'utilise à toutes les sauces.

Y a-t-il un lien entre le droit de savoir comment sont attribués les contrats à la Ville de Montréal, comment fonctionnent les soumissions gouvernementales et le désir de connaître l'orientation sexuelle de telle personnalité? La transparence devrait être réservée au domaine public, mais le problème réside dans l'élasticité du concept de «vie privée». Nous vivons à l'ère de l'éclatement de la vie privée transformée en arme politique. L'ahurissant droit de tout savoir, de tout dire et de tout montrer est une forme de dépossession spirituelle dont la conséquence demeure l'instrumentalisation de l'être humain.

Les personnalités publiques, incapables d'intégrer cette évolution, sont à la merci de gens sans scrupules, et sans doute la rareté des candidats de qualité à faire le saut en politique n'est pas étrangère à cette tendance accélérée de violation de la vie privée. À vrai dire, notoriété ou pas, personne n'est à l'abri. Le professeur, durant un cours, peut être filmé à son insu, de même le patron ou un collègue de travail. Nous connaissons tous des histoires au mieux déplaisantes, au pire offensantes pour avoir été filmées par des «curieux» qui dégainent désormais le téléphone portable comme dans le passé le colt.

Nous avons glissé vers un voyeurisme pour lequel nous n'éprouvons ni honte ni culpabilité, assurés de notre bon droit. La familiarité qui marque désormais nos relations aux autres et qui s'est généralisée témoigne sans doute de la curiosité, qu'on aurait qualifiée de déplacée dans le passé, pour la vie privée. Avant même de connaître le métier de quelqu'un, on se renseigne sur son état civil, son orientation sexuelle, voire ses déviances.

Il faut dire que plusieurs consentent à livrer eux-mêmes ces aspects privés de leur vie. En d'autres termes, nous nous confessons volontiers et passons aux aveux sans vraies réticences, et ce, au nom d'une transparence («Je n'ai rien à cacher», dira-t-on) qui n'est qu'une façade supplémentaire derrière laquelle il faut bien qu'existe l'intimité. Toute révélation d'un pan de notre vie privée ou toute incursion par les autres dans notre vie secrète entraîne une forme de dépossession de nous-mêmes. Le droit de tout savoir et de tout dire est une trappe qui s'ouvre sur un puits sans fond où l'on risque tous de se perdre, n'ayant plus à offrir que son image, ce miroir aux alouettes.

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