Le droit de tout savoir

L'être humain, par sa nature, est un prédateur qui attaque plus faible que lui et se nourrit de la vie des autres. À notre époque, nombreux sont les pacifistes qui combattent l'instinct guerrier, ce qui ne les empêche pas, comme l'ensemble de leurs contemporains, de participer à la politisation de la vie privée. Même les plus vertueux en paroles ne résistent pas à l'attrait de YouTube et de Facebook, ces fenêtres ouvertes sur l'intimité des gens.

La téléréalité, qui a consacré la médiatisation de l'intime, apparaît désormais inoffensive puisque cette forme de spectacle ne leurre plus personne: tout le monde a compris que celle-ci était une recréation du monde réel, une mise en scène de la vie au même titre que n'importe quel feuilleton télévisé.

L'incident concernant Tiger Woods éclaire l'évolution récente des moeurs. La technologie permet la diffusion des traces. Finie l'époque où l'homme adultère était trahi par une tache de rouge à lèvres sur le col de sa chemise qu'il avait oublié de faire disparaître. L'ordinateur et tous les appareils électroniques, le téléphone portable au premier chef, sont les armes de destruction massive de partenaires vénaux, ou hargneux, ou blessés, ou vengeurs.

Nous savons depuis cette semaine que le pauvre golfeur réclame des SMS coquins de la part de sa maîtresse numéro un reconvertie (en sommes-nous surpris?) en archiviste. Que les trompeurs et les trompés le sachent: la technologie laisse des traces indélébiles et les aventuriers du sexe seront de plus en plus enclins à dévoiler les secrets d'alcôve. Et en ce sens, il n'y aura d'avenir paisible que pour les adeptes de la fidélité réelle, certes, mais aussi virtuelle. Depuis toujours, les écrits demeuraient jusqu'au jour où quelqu'un les déchirait ou les pilonnait. À notre époque, ils deviennent ineffaçables.

La démocratie repose sur le respect des autres. Sans ce respect, nul ne peut prétendre à l'égalité entre les hommes. Comment accepter, par exemple, le droit de vote pour tous, y compris les ignorants, les analphabètes et les criminels, si l'on n'a pas une vision idéalisée de l'être humain? Si la confiance n'est pas au coeur de la morale? De même, la technologie, en raison de ses possibilités en apparence illimitées, exige de notre part un sens moral plus aiguisé.

Les tentations du pire sont à portée de souris. Les messages archivés, si doux parfois à nos oreilles, peuvent se révéler des instruments de chantage et de torture pour ceux qui ont eu le malheur ou l'aveuglement de les laisser à des personnes qui n'en sont pas dignes. Ainsi, toutes formes de confidences électroniques peuvent être utilisées contre autrui. L'effritement du sentiment de confiance dont on constate la progression dans l'opinion publique n'est pas étranger au climat malsain instauré par un détournement du sens même de ce que l'on appelle la transparence. À vrai dire, la transparence a le dos large et on l'utilise à toutes les sauces.

Y a-t-il un lien entre le droit de savoir comment sont attribués les contrats à la Ville de Montréal, comment fonctionnent les soumissions gouvernementales et le désir de connaître l'orientation sexuelle de telle personnalité? La transparence devrait être réservée au domaine public, mais le problème réside dans l'élasticité du concept de «vie privée». Nous vivons à l'ère de l'éclatement de la vie privée transformée en arme politique. L'ahurissant droit de tout savoir, de tout dire et de tout montrer est une forme de dépossession spirituelle dont la conséquence demeure l'instrumentalisation de l'être humain.

Les personnalités publiques, incapables d'intégrer cette évolution, sont à la merci de gens sans scrupules, et sans doute la rareté des candidats de qualité à faire le saut en politique n'est pas étrangère à cette tendance accélérée de violation de la vie privée. À vrai dire, notoriété ou pas, personne n'est à l'abri. Le professeur, durant un cours, peut être filmé à son insu, de même le patron ou un collègue de travail. Nous connaissons tous des histoires au mieux déplaisantes, au pire offensantes pour avoir été filmées par des «curieux» qui dégainent désormais le téléphone portable comme dans le passé le colt.

Nous avons glissé vers un voyeurisme pour lequel nous n'éprouvons ni honte ni culpabilité, assurés de notre bon droit. La familiarité qui marque désormais nos relations aux autres et qui s'est généralisée témoigne sans doute de la curiosité, qu'on aurait qualifiée de déplacée dans le passé, pour la vie privée. Avant même de connaître le métier de quelqu'un, on se renseigne sur son état civil, son orientation sexuelle, voire ses déviances.

Il faut dire que plusieurs consentent à livrer eux-mêmes ces aspects privés de leur vie. En d'autres termes, nous nous confessons volontiers et passons aux aveux sans vraies réticences, et ce, au nom d'une transparence («Je n'ai rien à cacher», dira-t-on) qui n'est qu'une façade supplémentaire derrière laquelle il faut bien qu'existe l'intimité. Toute révélation d'un pan de notre vie privée ou toute incursion par les autres dans notre vie secrète entraîne une forme de dépossession de nous-mêmes. Le droit de tout savoir et de tout dire est une trappe qui s'ouvre sur un puits sans fond où l'on risque tous de se perdre, n'ayant plus à offrir que son image, ce miroir aux alouettes.

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20 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 11 décembre 2009 23 h 21

    Tout au public

    « Rien n'est privé dans leur vie [des grands], tout appartient au public »

    Jean-Baptiste MASSILLON, Petit carême, Exemples.(17ème siècle)

    Ce puits sana fond ne date pas d'aujourd'hui

  • Catherine Paquet - Abonnée 12 décembre 2009 07 h 35

    Le droit de nous interpeller...

    L'intéressante réflexion de Mme Bombardier m'amène directement à poser la question du droit des policiers de nous interpeller sans motifs apparents.

    Cette question, me semble-t-il a été encore une fois tranchée par le jugement de la Cour suprême du 4 décembre, à 5 juges contre 2, concluant que les policiers avait arrêté injustement le frère d'un supect de vol (un certain Mr Burke) et fouillé sa maison et sa personne, et que le fait qu'il pouvait ressembler à son frère n'était pas une justification. Et l'accusation de possession de drogues a été rejetée parce que la preuve avait été obtenue dans ces circonstances.

    Je transpose cette question dans le domaine des barrages routiers, et je me demande si les policiers, pour des motifs louables, détecter les conducteurs qui auraient bu un peu trop, sont justifiés de nous interpeller alors que nous allons tranquillement à nos affaires personnelles.

    La phrase, pleine de sens, de Mme Bombardier, "toute incursion par les autres dans notre vie secrète entraîne une forme de dépossession de nous-mêmes."
    devrait nous faire réfléchir sérieusement avant d'accorder ce droit à qui que ce soit.

  • Augustin Rehel - Inscrit 12 décembre 2009 08 h 38

    La radicalisation du propos

    Dans trois phrases bien composées, madame Bombardier démontre avec adresse qu'elle ne coprend pas grand chose à la réalité d'aujourd'hui. Elle est comme ainsi dit enfermée dans une bulle négative qui se propage comme une vague continue d'une réflexion à une autre!

    Qu'est-ce que la vertu a à faire avec Facebook et l'intimité des gens. Je suis sur Facebook, et j'ai fait le choix de partager avec les autres quelques photos et quelques informations.

    Parlant de prédateur qui s'attaque aux plus faibles... Madame Bombardier est reconnue comme telle, et on ne peut pas la catégoriser dans les prédateurs les plus faibles. C'est une personne forte qui s'en prend continuellement à la pensée des autres et la détruit. Elle doit avoir raison et gagner.

    Alors, que notre chère madame Bombardier, si elle lit ce que j'écris d'elle, commence par réfléchir à ce qu'elle est avant de dire ce que les autres sont.

  • Augustin Rehel - Inscrit 12 décembre 2009 11 h 21

    Las vie secrète...

    « "toute incursion par les autres dans notre vie secrète entraîne une forme de dépossession de nous-mêmes."»

    Il y a quelques années, je recontrais un monsieur de 72 ans, très déçu des autres qui empiétaient, disait-il, dans sa vie, qui arrivaient chez lui à l'improviste, et qui ne gardaient pas pour eux ses confidences. Il se sentait dépossédé, par ces incursions dans sa vie privée.

    Je me suis permis de lui révéler deux vérités essentielles à la vie en communauté, ou acvec les autres:

    1- Garder sa propre fermée et ne l'ouvrir qu'à ceux avec qui on sent bien;

    2- Ne jamais faire de confidences qu'on veut garder secrètes.

    Quand il a compris qu'il était le gestionnaire de sa maison et de ses émtions, quelques semaines plus tard, il me dit avec un grand sourire:

    -- Depuis que je garde ma porte fermée, et ma grande gueule, tout va bien!

  • Christian Aubry - Abonné 12 décembre 2009 11 h 47

    La vie privée n'est-elle pas une forme d'hypocrisie ?

    L'évolution des technologies numériques pose en effets des problèmes moraux qu'il est juste d'examiner. Je ne vous reproche pas ce questionnement, mais j'aimerais vous suggérer un autre angle d'analyse un peu moins effrayant.

    Nous sortons d'un siècle terrible, XXème du nom, qui a consacré la puissance et le déclin de tous les totalitarismes. Sous Hitler, Staline, McCarthy et Honecker, en effet, la défense de la vie privée était absolument essentielle à la survie de la liberté individuelle. Même au Québec, pétri de catholicisme intégral, elle était essentielle.

    Dans la démocratie représentative qui est la nôtre, aujourd'hui, tout est différent. Le divorce, l'avortement et la garde partagée ne sont plus des péchés. L'homosexualité et même la transexualité sont socialement admises, même si des âmes conservatrices conservent encore des préjugés. Nous savons tous que l'erreur est humaine et le pardon ne vient plus de Dieu et du prêtre, mais de notre conception avancée de la complexité de la condition humaine. Nous sommes généralement mieux éduqués, mieux préparés au déferlement de la transparence.

    Qu'est-ce que la transparence? C'est vivre ouvertement selon, et en accord avec, ses convictions. Si je crois que ce que je fais est inavouable, je dois le reconnaitre et tenter de modifier mes comportements, quitte à demander de l'aide. Si ce que je fais est juste, je n'ai pas à le cacher; je suis en droit de l'assumer pleinement en me battant pour faire évoluer la mentalité étriquée de mes concitoyens.

    Au plan socio-politico-économique, la transparence est aujourd'hui nécessaire et nous pouvons le sentir tous les jours en consultant nos sources d'information favorites. Il est devenu totalement inacceptable de diriger la société tout en acceptant des pots de vin en argent comptant; de prêcher la vertu en abusant sexuellement des enfants, de cacher des revenus mirobolants qui influent fatalement sur votre gouvernance, de polluer la planète en toute discrétion et, même, d'incarner un héros populaire en cachant ses petits travers pernicieux.

    La montée de transparence à laquelle nous assistons est réelle. Elle est très largement induite par les technologies que nous avons nous-mêmes créées`"We shape our tools and then our tools shape us" (Marshall McLuhan). Cela entraine effectivement un recul de la vie privée, qui pousse vers une moralisation obligatoire de la société, notamment de la politique, des entreprises et, marginalement, du show business, du sport business et du celebrity business.

    Entendons-nous bien: cette moralisation n'est pas inféodée à une idéologie politique ou religieuse. Il s'agit d'une moralisation culturelle, ancrée dans une culture de la tolérance mais, aussi, de la vérité des causes et des effets. Votre vie privée n'est pas menacée si vous vivez modestement. Elle l'est si vous souhaitez vivre en pleine lumière et si vous prétendez influencer vos contemporains.

    Je trouve cela totalement sain, tout en restant vigilant face à d'éventuelles dérives idéologiques et totalitaires. Soyez-le avec moi, mais ne jetez pas le bébé avec l'eau du bain ;)