Les écrits des braves

L'Anthologie de littérature amérindienne concoctée par Maurizio Gatti en 2004 a été rééditée, cet automne, dans la prestigieuse Bibliothèque québécoise. C'est une bonne nouvelle. Le florilège lui-même appelle cependant quelques commentaires, exercice auquel Gatti lui-même semble nous convier dans sa préface.

Après avoir écarté d'emblée, sans appel, «la rectitude politique et le sentiment de culpabilité» qui, dans nos rapports avec les Premières Nations, menacent l'esprit critique d'une «édulcoration généralisée», le préfacier annonce un «recueil [qui] s'efforce donc de ne pas livrer une présentation molle, condescendante et autocensurée des auteurs, ni de les défendre, mais plutôt de les secouer, d'analyser sans complaisance et avec lucidité les choses». Mais le moins qu'on puisse dire, c'est que les textes de présentation dont chaque contribution se voit précédée, avec leur tendance à se promener entre un sentimentalisme fleur bleue et la surexplication, font rapidement oublier la fermeté de cette position de départ.

Si cette anthologie constitue un reflet réel de la production courante des auteurs amérindiens du Québec, alors il faut en relever certains aspects qui me semblent incontournables. Ce qui frappe, c'est d'abord l'absence quasi totale d'une littérature réaliste. On pourrait lire et relire ce livre sans avoir, en le refermant, la moindre idée de la manière dont vit un Indien, aujourd'hui, dans le nord du Québec: la musique qu'il écoute, ce que contient son frigo, à quoi ressemblent sa maison, ses amis, la réserve, le territoire environnant, les villes où il vit, aime, meurt... On aura, par contre, été abondamment renseigné sur le monde mythique des esprits et des ancêtres, le tambour et les traditions.

«Camtac disait que l'apprentissage durait toute la vie et que se perpétuer en ses enfants ne lui apporterait rien de plus que ce qu'il aurait enseigné à ses successeurs dans ce monde.» (Assiniwi, La Saga des Béothuks) La transmission d'un héritage, d'un savoir, d'une mémoire est un des rôles de la littérature écrite, c'est vrai. Un autre est la description de la réalité, et donc son appropriation par un Je qui se met en Jeu, plutôt que de laisser les ethnologues de tous poils s'en occuper. Ce Je-là qui, plutôt que de nous renvoyer sans cesse au confort mental de son univers mythique, nous ferait visiter son monde réel, nous emmènerait dans l'actualité de son existence historique, est cruellement absent des pages dont je parle ici. On peut dire de cette littérature qu'elle est idéologique, au sens où l'était le roman du terroir québécois de la première moitié du siècle. C'est une littérature édifiante. Elle propose moins un voyage de l'imagination qu'un programme de valeurs.

Une autre grande absente de ces pages est la nouvelle comme genre littéraire. Une question de tradition, probablement, et peut-être aussi d'institutions. Car le contraste avec le monde anglo-saxon (voir, par exemple, All My Relations, une anthologie de littérature autochtone canadienne présentée par Thomas King en 1990) ne pourrait être plus grand. On me dira que les contes et les récits mythiques présentés dans ce livre sous le nom de «légendes contemporaines», avec des titres comme La légende des oiseaux qui ne savaient plus voler et Poisson-Volant voulait devenir Oiseau-Mouche, comblent un créneau équivalant à celui de la short story anglo-saxonne. Or ce n'est pas du tout le cas.

D'abord en raison de la posture narratrice assez souvent infantilisante qui préside à ces histoires même quand elles s'adressent à des adultes. Et aussi parce que, je le répète, le refuge dans des formes écrites d'une tradition orale survivante, peu importe la richesse de celle-ci, ne remplacera jamais la conquête de la réalité par le langage. Cette absence est d'autant plus frappante que la nouvelle, sans parler de son accessibilité pratique, est par excellence le genre de l'appropriation du réel immédiat — ce qui n'exclut nullement, bien entendu, la fantaisie créatrice. Ce qu'il faudrait à plusieurs des écrits de cette anthologie pour voler de leurs propres ailes dans le ciel des lettres, c'est un peu moins de lourdeur didactique et un peu plus de marge de manoeuvre et d'espace de liberté sous la plume.

Poser un jalon

Cela dit, l'entreprise est louable. Ne pas oublier que cette histoire où il s'agit, pour les membres francophones des Premières Nations, d'investir la langue de l'Autre, d'un faux fondateur (sinon faux frère), en est encore au début. Gatti pose un jalon. La maigreur du corpus existant le force, on le devine, à faire preuve de volontarisme: il navigue avec les moyens du bord. Quelques-uns des textes regroupés dans la section «Récits et témoignages», dont un journal intime et des récits de pensionnat et de prison, tous inédits, n'appartiennent tout simplement pas à la littérature, laquelle, peu importe la définition qu'on lui donne, suppose un travail sur la forme. À défaut de quoi, on est dans l'anthropologie. Dans une vérité de la parole qui doit moins à l'invention verbale qu'au simple intérêt humain.

Dans la lecture, comme dans la vie, on aime se faire raconter des histoires et... sermonner le moins possible. En ce sens, la tentative romanesque la plus prometteuse, sinon la mieux réussie, est celle de Julian Mahican, un Atikamekw. Son Mutilateur, malgré l'invraisemblance des dialogues, témoigne d'un effort réel pour recycler une notion traditionnelle, les esprits, dans un morceau de littérature de genre. «Intoxiqués par des histoires d'épouvante, la majorité des gens pensent que les êtres et les esprits venus des ténèbres sont de simples élucubrations de romanciers ou des fantasmes nés des peurs archaïques de l'espèce humaine.» Ce qui suinte de partout dans cette phrase, c'est un solide don de prosateur. Il faut maintenant des institutions (cours de création, éditeurs, etc.) pour aider à porter plus haut les rêves des prochains Mahican... Gatti: «Le lectorat amérindien est encore faible et ne favorise pas le débat sur les oeuvres.» En revanche, l'accueil critique réservé aux oeuvres d'une Bacon, d'un Yves Sioui, montre bien la faim du public pour cette littérature. La sensibilité est à point. L'emballage est là. La réception est prête. On attend la viande.
4 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 13 décembre 2009 15 h 40

    Cher monsieur Hamelin

    Savez-vous, monsieur Hamelin, vous êtes très bon quand vous vous intéressez attentivement aux livres que vous commentez en résistant à votre penchant à nous livrez les tranches flamboyantes et fascinantes de votre propre vie, qui nous renseignent sur vous mais portent ombrage et nous éloignent démesurément des oeuvres concernées qui intéressent le lecteur au premier chef ici.

  • Maya Cousineau-Mollen - Inscrite 16 décembre 2009 09 h 36

    Certains efforts

    M.Hamelin

    Une mise en contexte de la démarche aurait été de mise. Car vous êtes certainement au courant de la démarche effectuée par M.Gatti afin de faire ressortir les écrits de ces gens qui proviennent de tradition orale.

    Vous êtes décu de ne pas savoir ce qui se passe dans mon frigo ,,décu de ne pas savoir comment j'arrange ma maison ou mon appartement ,, pratiquez donc la patience et un jour un Sherman Alexie de langue française apparaîtra...Vous vous désolez de ne pas voir le genre littéraire de la nouvelle ,,mais n'est-ce pas une autre façon de "coloniser" l'imaginaire de plusieurs nations représentées ici ? Si on veut savoir comment nos peuples ont vécu leurs vies, leurs peines, leurs joies , ce n'est pas toujours la lumière blafarde des néons qui nous éclaire.

    Les premiers pas d'une littérature sont pour moi important et je suis bien contente d'en faire partie ,,Et s'il faut que ces premiers pas soient teintés de traditions, de tambours et d'ancêtres, il ne vous reste qu'a respecté cette façon de renaître en utilisant un médium différent des bâtons de la parole ou des chants.

  • Thérèse Viel-Déry - Abonnée 20 décembre 2009 14 h 44

    La viande après l'os...

    Bonjour, Monsieur Louis Hamelin
    Vous terminez votre texte sur Les écrits des braves par: La sensibilité est à point. L'emballage est là. La réception est prête. On attend la viande.
    La première idée qui m'est venue à l'esprit en vous lisant, aura été celle de vous suggérer, vous, comme celui qui mettrait de la viande après l'os. Qui en effet, mieux que vous, saurait combler auprès des Indiens, les absences dont vous faites état dans votre propos.
    Vous avez des diplômes longs comme le bras; vous avez déjà plus d'une dizaine de romans et de recueils de nouvelles à votre actif, dont certains ont reçu le Prix du Gouverneur Général; vous connaissez bien les nations amérindiennes et en plus vous y avez plusieurs bons amis; vous soutenez hebdomadairement une analyse littéraire dans Le Devoir depuis de nombreuses années...Qui d'autre que vous a les outils pour aller enseigner aux Premières Nations la littérature réaliste et la nouvelle comme genre littéraire? Vous y seriez sûrement accueilli à bras ouverts.
    Vous avez une idée très précise de ce qu'il faudrait pour aider à porter plus haut les rêves des Mahican...Allez-y, le territoire est fertile, à vous d'y planter vos graines de génie!
    Dominique Déry, Gatineau.
    Abonné.

  • Dionne Charles - Inscrit 21 décembre 2009 10 h 12

    Des réserves s'il vous plaît

    M. Hamelin,

    Deux choses. D'abord, lorsque vous énoncez: "L'absence du genre de la nouvelle" dans le corpus amérindien, vous devriez garder quelques réserves puisque c'est le même genre de perception qui dressait un portrait péjoratif de la littérature québécoise du 19e siècle parce qu'elle n'embrassait pas le genre du roman comme la France pouvait le faire à la même époque. On ne peut pas comparer les littératures de différents milieux en ne gardant pas des réserves à notre entreprise. Le rapport à la France dans l'histoire de la littérature québécoise a causé bien des distorsions à nos productions, car les références n'étaient pas les mêmes. L'absence de lieux communs entre deux groupes empêche une compréhension adéquate de son corpus littéraire. Je pense notamment à la difficulté que les auteurs amérindiens peuvent avoir présentement à édifier un éthos d'auteur en toute liberté dans leur milieu qui dévalorise fortement la pratique de l'écriture puisqu'elle est associée au colonisateur européen. Ces différences dans les références et ces différences dans leur rapport à la littérature - et au rôle de l'auteur - ne permettent pas une comparaison unidirectionnelle avec notre littérature comme la littérature de la France lors de l'édification de notre littérature québécoise ne pouvait pas nous servir de modèle.

    Un autre point qui me semble étrange est lorsque vous énoncez que: "Quelques-uns des textes regroupés dans la section «Récits et témoignages», dont un journal intime et des récits de pensionnat et de prison, tous inédits, n'appartiennent tout simplement pas à la littérature ...". Devrais-je vous rappeler qu'une quantité significative de textes épistolaires ont leur place dans notre anthologie de la littérature québécoise? Les "Lettres au cher fils" d'Élisabeth Bégon sont reconnues comme un des premiers textes littéraires de la colonie. Le journal d'Henriette Dessaulles, les lettres des patriotes avant leur exécution, la correspondance d'Octave Crémazie avec Casgrain sont aussi d'autres exemples de textes a priori hors de la sphère littéraire qui ont été ajoutés à cette dernière lors de la constitution de notre histoire de la littérature. En quoi le travail de Gatti devrait-il se soustraire à cette méthode?

    Merci.