Chronique pour tous les goûts

Alvaro Palacios est un paysan sophistiqué, curieux de tout, mordant dans des terroirs qui lui servent de terrains de jeu pour adultes.
Photo: Jean Aubry Alvaro Palacios est un paysan sophistiqué, curieux de tout, mordant dans des terroirs qui lui servent de terrains de jeu pour adultes.

En attendant de vous gonfler deux belles chroniques à l'hélium en forme de bulles prévues les jeudis 24 et 31 décembre prochains, voici quelques vins pertinents pour les jours qui s'annoncent. À commencer par le Pineau des Charentes. Oui, ce bon vieux pineau. Aurait-il perdu la cote? Ce serait dommage car cette mistelle est tout ce qu'il y a de versatile, à des prix aussi doux que la caresse fruitée qu'elle inspire.

Il y a l'apéro qui lui avive les tonalités, bien sûr, servi frais, sans glaçons, mais il y a aussi le repas tout entier qui peut le relancer, sans verser pour autant dans une sucrosité excessive. Car un bon pineau est tonique, vineux, aromatique et profond.

Des exemples de mariages heureux? Cette poêlée de pétoncles déglacée au Marnier-Lapostolle (18,85 $ - 155903) puis sirotée doucement ensuite, ce filet de bar au fenouil accompagné de ce vibrant Château de Beaulon cinq ans d'âge (19,45 $ - 066043) pour lui éclaircir la nageoire, ce foie gras de canard à la plancha avec sa touche de gingembre où s'ajustent ces châteaux de Montifaud sept ans (26,60 $ - 861609) et Beaulon dix ans «Ruby» (29,65 $ - 093245), dont le caractère épicé et la profondeur de texture feront d'office applaudir le volatile. Toujours soif pour le dessert? Le divin péché passe ici par le Château de Beaulon «Or» dix ans (30,75 $ - 074633) pour séduire la tarte ou le crumble aux poires, ou encore sa version «Ruby» pour fondre sur ce moelleux au chocolat Grand Cru dont le coeur framboisé relance l'invitation du désir. Bref, si vous résistez encore, c'est que vous êtes de marbre!

Maintenant, qu'ont en commun le Pineau des Charentes et le Porto? Ils sont tous deux mutés à l'alcool, le premier par adjonction de cognac à un jus de raisin frais, qui lui enlève toute envie de fermenter, et le second par l'ajout graduel au moût, lors de la fermentation, d'une eau-de-vie de fruit qui stoppe toute velléité de fermentation ultérieure. Autre point commun? Une popularité qui s'essouffle. Pourtant, la dégustation en octobre dernier des crus maison, sous la houlette de Rupert Symington, laissait entrevoir des Portos Vintages 2007 d'une classe tout à fait exceptionnelle. Le genre de millésime frais, équilibré, très «classique», d'une acuité, d'une vibrance fruitées qui le rapprochent, comme me le mentionnait mon collègue Jacques Benoit ce jour-là, de l'esprit des Bordeaux Rive Gauche du millésime 2001. Parfaitement d'accord. Ce millésime, faut-il le souligner, étonne aujourd'hui plus d'un amateur «piégé» par le symbolique millésime 2000. Pour faire court: une déclaration parfaitement justifiée et un grand millésime... que la SAQ persiste à acheter à dose homéopathique. Dommage.

Qui, des Roriz, Martinez, Gould Campbell, Quarles Harris, Vesuvio, Smith Woodhouse, Warre's, Dow's ou encore Graham's, du millésime 2007, se sont distingués lors de la dégustation? Des vintages aux caractères tranchés avec en commun cette notion unique de fruit de la passion conférée dans ce millésime par la tinta barroca, selon l'observation de Rupert Symington. Pour ma part, Warre's est sorti du lot avec, bien sûr, ses solides acolytes que sont Dow's, Vesuvio et bien sûr le très festif Graham's. Tous tellement bons aujourd'hui qu'il paraît désormais incongru de les laisser dormir 20 ans!

Côté Espagne, visite éclair de l'énergique Alvaro Palacios qui a immédiatement séduit, non seulement par l'extrême pertinence de ses nombreux vins mais par cette passion dévorante pour son boulot qui lui donne un surcroît de crédibilité. Je m'attendais à une wine star gonflée d'un ego démesuré, je suis plutôt tombé sur un paysan sophistiqué, curieux de tout, mordant dans des terroirs qui lui servent de terrains de jeu pour adultes.

De ses études à Bordeaux, Alvaro a retenu la notion de cru, notion qu'il applique sur le terrain, que ce soit du côté du Priorat, de la Rioja ou encore de Bierzo, tout au nord-ouest, là où le cépage mencia rivalise d'authenticité et d'originalité. L'ensemble de la production dégustée ce jour-là (12 vins) avait non seulement du panache mais aussi cette qualité rare d'allier puissance et élégance sur une trame où le fruité demeure d'une totale lisibilité. Pour avoir une idée de l'homme, mettez de côté pour ces belles journées d'hiver sa cuvée de Rioja La Vendemia 2008 (16,80 $ - 10360317) aux tanins moelleux, juteux et amplement fruités, ***, 1, la cuvée La Montessa Crianza, toujours en Rioja (21,35 $ - 10556993), plus sérieuse, plus profonde, d'une exquise fraîcheur, ***1/2, 2 ©, ou encore ce formidable Pétalos 2007 (23,05 $ - 10551471) à base de mencia (à mi-parcours entre la syrah et le cabernet franc pour le style), d'une extraordinaire vigueur de fruit! ***, 2 ©. Alvaro Palacios? Retenez le nom, mais surtout achetez ces vins avant que les prix grimpent!

D'autres vins pour boire bon: ce Mas Granier 2008 «Les Marnes» en Coteaux-du-Languedoc (18,45 $ - 10786035), un blanc sec où se languit avec insistance la roussanne (pour 70 %), s'ouvrant sur un registre net et floral pour clore sur des nuances où l'abricot et l'amer font bon ménage. Cuisine asiatique où dominent le citron vert et la coriandre, ***, 1. Trois chardonnays: Saintsbury 2007 de Carneros (27,40 $ - 211136), aux épaules larges, au profil vineux et plein, grillé et beurré, avec ce fruité clair qui termine longuement en fin de bouche, ***, 2 ©, cette excellente cuvée 2007 Adriana Vineyard de la Bodega Caneta Zapata d'Argentine (46,75 $ - 521856), au fruité hardi, dont la consistance étonne autant que l'harmonie et la longueur d'ensemble, ***1/2, 2 ©, et enfin ce Corton-Charlemagne Grand Cru 2006 de Dubreuil-Fontaine (98,25 $ - 10856591), avec sa touche de rancio fin, sa majesté de textures, sa pointe d'iode et de fruit mûr, surtout sa puissance contenue. Un vin de roi qui crée l'émoi, ****, 2 ©.

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Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2010 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission de Christiane Charette à l'antenne de Radio-Canada.

www.vintempo.com

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Vins de la semaine

La carte resto-vin

Graziella, 116, Rue McGill, Montréal (514 876-0116)

L'habilité de Pierre à saisir d'instinct l'agencement aromatique du nebbiolo de Pietro Rinaldi sur la fine cuisine de Graziella a de quoi émouvoir. Tout ici est détail, dans le vin comme dans l'assiette, dans cette flûte de Pol Roger comme dans le cadre qui lui sert d'écrin.

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La belle affaire

Château de Gourgazaud 2007, Minervois (13,30 $ - 022384)

Il y a des vins vers lesquels on s'empresse de revenir parce qu'ils installent l'idée de simplicité mais surtout de confort fruités sur une base franche, savoureuse et harmonieuse. Ce Gourgazaud est une référence. 1.

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La primeur en blanc

Château de Fesles «La Chapelle» 2006, Anjou Blanc (27 $ - 10689569)

Respect pour ce fruité si secret mais riche d'une énergie qui gagne subtilement le palais pour passer ensuite en «seconde» sur une trajectoire où le minéral est roi. 2.

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La primeur en rouge

The Wolftrap 2008, Boekenhoutschloof, Afrique du Sud (15,75 $ - 10678464)

Les syrahs, mourvèdres et viogniers chahutent dans un climat dense et touffu mais la conversation demeure en bout de ligne tout ce qu'il y a de perceptible et de cohérent. Intense, aromatique, dense et savoureux, corsé et frais. 2.

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Le vin plaisir

Richfield Vineyard Shiraz 2007, New England, Australie (19,85 $ - 11034695)

Étonnant. Cette maison nous entraîne sur les pistes d'une syrah qui balise son registre aromatique comme sa structure, avec retenue et élégance. Corps moyen, fruité pur mais surtout équilibre parfait. Et digeste avec ça! 1.

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