Bataille des minarets en Europe - L'entreprise politique de l'islamophobie

Bien avant le référendum suisse, une «bataille des minarets» était déjà engagée sur le Vieux Continent. Là où l’on s’oppose à la construction d’une mosquée, c’est souvent le minaret, symbole à la fois politique et religieux, qui est la cible par excellence.
Photo: Agence Reuters Denis Balibouse Bien avant le référendum suisse, une «bataille des minarets» était déjà engagée sur le Vieux Continent. Là où l’on s’oppose à la construction d’une mosquée, c’est souvent le minaret, symbole à la fois politique et religieux, qui est la cible par excellence.

Après le vote sur l'interdiction des minarets en Suisse, d'aucuns se demandent comment ce pays multiculturel a bien pu s'engager dans pareille voie. C'est un accident électoral, pensent les uns, une minorité rurale a gagné parce qu'une majorité urbaine n'est pas allée voter. Pas du tout, croient les autres, cette «surprise» aurait pu survenir ailleurs en Europe.

En réalité, une «bataille des minarets» était déjà engagée sur le Vieux Continent. Là où l'on s'oppose à la construction d'une mosquée, c'est souvent le minaret, symbole à la fois politique et religieux, qui est la cible par excellence. Mais, peu importe si les islamistes qui ont abattu les Twin Towers des États-Unis fréquentaient une mosquée sans minaret, c'est aussi l'islam qui est visé.

Certes, dans les pays européens où les musulmans sont présents depuis des siècles, ce n'est pas l'immigration récente venue du Pakistan, de Turquie ou du Maroc qui explique l'opposition au minaret. C'est plutôt une rivalité religieuse de chrétiens qui veulent préserver la domination de leur propre clocher sur les environs. Ainsi, en Grèce, des évêques de rite orthodoxe exercent un veto sur la hauteur des minarets.

Mais, ailleurs en Europe, même si de nouveaux musulmans sont peu nombreux, on veut — à défaut de pouvoir les expulser — les rayer symboliquement du pays en interdisant les minarets. Ainsi, en Autriche, les autorités de la Carinthie ont, les premières, adopté une loi d'interdiction. Au Vorarlberg, il est vrai, une telle loi a frappé une minorité plus nombreuse. Pourtant, le Centre islamique de Vienne, inauguré en 1979, avait un minaret.

Cocktail Molotov démocratique

Or ce «modèle légal» d'interdiction a suscité, ces années-ci, un grand intérêt, non seulement dans d'autres régions de l'Autriche, mais parmi des pays voisins. La loi a pris la relève du cocktail Molotov. Pourquoi incendier des symboles musulmans et passer pour des terroristes, quand on peut les frapper d'une loi et passer pour des démocrates soucieux des «valeurs» européennes?

Des copies de ces lois ont eu tôt fait de circuler dans des länder d'Allemagne et des cantons germanophones de Suisse. Leur succès en Suisse, où un parti reconnu a mené la campagne, suscite sur le plan international une vive réprobation, qui n'est cependant pas universelle. Si juifs et chrétiens s'indignent d'un recul de la liberté religieuse, des ecclésiastiques de Moscou ne cachent pas leur «compréhension». En Italie peu pratiquante et en France laïque, le référendum suisse est aussi accueilli, ici et là, avec admiration.

Bien sûr, l'Europe des droits et libertés se prépare à invalider cet interdit des minarets. Mais une contestation judiciaire pourrait réserver d'autres surprises. La victoire du 29 novembre 2009, si elle s'explique par l'inertie des forces du Non, dénote l'habileté du camp du Oui. Recours à la loi, défense de la culture, légitimité populaire auront, autant que la peur, fait une différence aux urnes.

Au reste, comme n'a pas manqué de le souligner Ulrich Schlüer, porte-parole de l'Union démocratique du centre, l'Europe serait en contradiction avec elle-même si elle rétablissait le droit au minaret après avoir interdit le crucifix dans les écoles d'Italie. «Les villes chrétiennes, a-t-il ironisé, ne sont pas censées utiliser des symboles chrétiens, mais nous sommes censés avoir des symboles musulmans.»

Comme s'il appréhendait une trêve dans cette bataille de symboles, le député Schlüer rejette l'argument religieux. (Clochers et minarets n'ont-ils pas coexisté en Europe au cours des quinze siècles d'histoire que ces deux religions y ont partagés?) Le minaret, explique-t-il, annonce la charia, cette loi qui impose, prétend-on, mariages forcés, crimes d'honneur, mutilations génitales et oppression des femmes.

La peur des Musulmans

Pour les progressistes et les féministes qu'un tel appel ne mobiliserait pas assez, ces politiciens peuvent aussi compter sur YouTube, où des fondamentalistes chrétiens font circuler Muslim Demographic, une vidéo vue par des millions d'internautes. On y annonce que les musulmans d'Europe, dont la fertilité est, dit-on, quatre fois supérieure à celle des autres, auront bientôt conquis le continent. «Dans 39 ans, la France sera une république islamique.»

Ces prédictions ont beau être démenties par des études d'institutions réputées, tel le centre Pew aux États-Unis, ou tenues pour un «mythe» au Brookings Institute de Washington, elles gagnent du terrain au sein de sociétés que chaque atrocité islamiste, reprise par des médias peu critiques, rend un peu plus vulnérables aux manipulations. Le cercle international de la peur, en effet, ne compte pas que des djihadistes.

Des politiciens arabes comme Kadhafi flattent leur population en prédisant une Europe musulmane d'ici 50 ans, pour la plus grande joie des intégristes chrétiens de YouTube, eux-mêmes à la conquête de la planète Internet. Et bouclant la boucle, à Berlin comme à Paris, des politiciens démocrates exploitent chez eux le malaise identitaire de l'après-christianisme, déclarant qu'il faut prendre l'islamisation «au sérieux».

Plus sérieuse est l'étude Conflicts over Mosques in Europe, que viennent de publier le chercheur Stefano Allievi et ses collègues, sous l'égide du Network of European Foundations et de son Initiative on Religion and Democracy in Europe. Outre un examen détaillé des cas survenus dans une dizaine de pays, on y trouve une analyse des comportements en cause et du sens à donner à ces débats.

Les tensions, expliquent ces chercheurs, ne proviennent pas des seuls fauteurs de peur, mais ils soulignent avec raison la présence «d'entrepreneurs politiques de l'islamophobie».

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