D'Hérouxville aux minarets

Trois ans après le Québec, la Suisse vient de connaître son «affaire» Hérouxville. Il n'est pas exagéré de comparer le vote absurde qui s'est tenu dimanche dernier en Suisse, par lequel 57 % des électeurs se sont prononcés contre la construction de minarets, à ce qui s'était produit chez nous en janvier 2007. Le conseil municipal d'Hérouxville avait alors édicté un «code de vie» moqueur qui interdisait l'excision des fillettes et la lapidation des femmes adultères.

Dans les deux cas, la mesure visait à stigmatiser certaines pratiques identifiées aux musulmans et dont la présence était perçue comme menaçante. Dans les deux cas, elle aura eu assez peu de conséquences pratiques. En effet, il n'y avait pas de musulmans à Hérouxville et la décision suisse sera très probablement inapplicable. En Suisse comme au Québec, le geste se voulait donc essentiellement provocateur.

Ceux qui avaient voulu faire d'Hérouxville le lieu par excellence du racisme et de la xénophobie en Occident en seront quittes pour réviser un peu leur géographie politique. Surtout que deux sondages réalisés en France révélaient cette semaine que près d'un Français sur deux aurait aussi été pour l'interdiction des minarets. Quatre Français sur dix ont même répondu qu'ils étaient purement et simplement opposés à la construction de mosquées en France. Ces sondages sont évidemment très tributaires des aléas de la conjoncture, mais ils montrent comment les réalités ne sont pas si différentes d'un pays à l'autre.

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Ce qui fascine pourtant le plus, c'est que, trois ans après Hérouxville, on voit apparaître parmi les élites européennes les mêmes réactions qu'au Québec. Depuis quelques jours, on a vu une partie de la presse crier au scandale, allant parfois jusqu'à évoquer la peste brune. La presse a évidemment raison de souligner le caractère inique et stigmatisant d'une telle décision, qui ne tiendra d'ailleurs pas la route devant les tribunaux. Les populations musulmanes ont aussi raison de se sentir méprisées par ce qui vient de se produire en Suisse. Mais faut-il pour autant fermer les yeux sur les inquiétudes réelles qu'un tel vote exprime?

Comme chez nous, une partie des élites européennes semble complètement sourde à ce que recouvrent ces gestes éminemment symboliques. Pour elle, la mondialisation et le multiculturalisme sont devenus la normalité des choses. Et il ne resterait plus qu'à rééduquer les récalcitrants à coups de commissions Bouchard-Taylor et de cours d'éthique et de culture religieuse.

Devant un tel phénomène de masse, on ne peut pourtant pas se contenter de faire la leçon au peuple et encore moins d'en «changer», comme écrivait Bertold Brecht. Malgré la démagogie dont il fait parfois preuve, Nicolas Sarkozy a parfaitement raison d'affirmer que les populations expriment ainsi leur désir de «garder leur identité». Comme il avait raison de dire que la burqa n'était pas la bienvenue en France. Il se faisait ainsi le porte-parole des sans-voix qu'une partie des élites cosmopolites, de droite comme de gauche, voudrait réduire au silence en brandissant le spectre du fascisme.

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Pendant que ces élites ont fait du multiculturalisme leur credo, de larges secteurs de la population persistent à croire que pour vivre en société il faut plus que de la tolérance. Il faut aussi partager une identité commune. Et c'est cette identité que plusieurs refusent de voir s'évanouir. Ce qui ne signifie pas que cette identité n'est pas sans cesse à réinventer.

Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'une population largement sécularisée comme celle de la France, du Québec et de la Suisse, s'inquiète de la pénétration chez elle d'un islam qui n'a pas encore atteint le même degré de sécularisation. Le retour en force du voile islamique chez de nombreuses jeunes filles des banlieues, alors même que leur mère ne l'avait jamais porté, en demeure un exemple troublant.

Rien ne serait plus grave que de prétendre, comme le font certains élus complètement autistes, que le problème n'existe pas et que l'immigration massive qu'ont connue nos sociétés est une sinécure. Cette surdité est encore plus criminelle dans un pays comme le Québec, où la pérennité du français n'est pas garantie, notamment à Montréal.

D'ailleurs, l'expérience québécoise est riche en leçons sur ces questions. Le Québec n'a pas toujours été un havre de paix en matière d'immigration. Qui se souvient des émeutes de Saint-Léonard durant lesquelles, en septembre 1969, francophones et italophones en étaient venus aux mains dans les rues de la métropole?

Or ce n'est pas le déni que pratiquaient les gouvernements québécois de l'époque ni les politiques multiculturelles d'un Pierre Trudeau qui avaient permis de ramener la quiétude. C'est le courage de démocrates comme René Lévesque et Camille Laurin, qui contribuèrent à rassurer la population en confortant la culture et la langue de la majorité, seul gage d'un accueil et d'une intégration réussie des immigrants.

Hier comme aujourd'hui, il n'y a rien de plus dangereux que la surdité des élites.

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crioux@ledevoir.com

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12 commentaires
  • Guy Archambault - Inscrit 4 décembre 2009 05 h 13

    L'intolérance des intégristes

    Il est difficile d'identifier avec précision ce que veulent signifier les Suisses qui ont voté contre la construction de minarets.
    Il est psychologiquement facile, tentant et naturel de leur prêter nos propres intentions, de projeter sur eux nos propres préoccupations à propos du phénomène de la tolérance et de l'intolérance religieuse ou culturelle.

    Seules des entrevues en profondeur avec un échantillon significatif de ces électeurs permettraient de dégager un ensemble de données qu'il faudrait, encore là, interpréter avec prudence pour éviter deux erreurs communément commises par les chercheurs dans ce genre de situation.

    La première erreur vient d'accorder trop de crédit à la véracité des propos des personnes interviewées sous l'effet de halo; le halo, le plaisir d'être le centre de l'attention, amène plusieurs à répondre ce qui paraît convenable de répondre ou à refléter le point de vue des leaders d'opinion qu'ils admirent et respectent.

    La deuxième erreur vient de ceux qui ont à interpréter les réponses obtenues lors des entrevues : ils peuvent avoir tendance à privilégier, plus ou moins inconsciemment, par leur méthode de tri, de regroupement et d'analyse, des formulations qui reflètent leur propres préoccupations face au phénomène étudié.

    Si plusieurs chercheurs et enquêteurs sont susceptibles, malgré leur formation scientifique, de commettre ces deux erreurs, qu'en est-il des journalistes, des chroniqueurs et des lecteurs qui commentent entre eux, à froid, un référendum tel que celui tenu en Suisse sur l'interdiction de construction de minarets ? Ne seront-ils pas tentés eux aussi de prêter aux Suisses leurs propres opinions sur le sujet ?

    Personnellement je crois que l'intolérance religieuse qui semble se manifester dans ce référendum disparaîtra lorsque l'ensemble des évêques catholiques arrêteront de se lever en chaire pour parler au nom du pape et commenceront à parler au nom du peuple : Vox Populi, Vox Dei.

    L'intolérance religieuse et culturelle est d'abord et avant tout le produit des autocrates soucieux de protéger le pouvoir qu'ils détiennent sur les populations qu'ils gouvernent.

    Lorsque chacun des imams et des ayatollahs arrêtera de se prendre pour seul interprète autorisé du Prophète, lorsqu'il commencera à refléter avec honnêteté les besoins et la parole de tous ses fidèles tel qu'ils s'expriment spontanément dans leur vie quotidienne, sans distinction quant à leur sexe, leur statut social ou leur fortune, il parlera au nom de Dieu : Vox Populi, Vox Dei.

    Guy Archambault

  • Paul Lafrance - Inscrit 4 décembre 2009 06 h 03

    Le vote Suisse

    Malgré les sondages qui étaient favorables aux minarets, les Suisses ont voté très majoritairement ( plus de 80% si on enlève le vote des musulmans) contre la construction de minarets Ce changement entre le vote oral(sondage) et le vote secret indique clairement l'inquiétude de la population Suisse. Pour être politiquement correct, on dit qu'on est d'accord, mais quand vient le temps de le démontrer en secret, c'est une toute autre affaire. En fait, ce n'est pas vraiment contre un minaret que les Suisses ont voté, c'est contre l' envahissement d'une culture qui est diamétralement opposée à la culture occidentale et qui de plus méprise tout ce qui n'est pas leur propre culture. Les Suisses ne se seraient pas opposé à la construction de temples bouddhistes par exemple, cette religion ne prône pas la haine viscérale de toute autre religion, comme celle que nous vaut la religion musulmane.Nos bons pensants rejettent le vote démocratique des Suisses, mais ces mêmes personnes accepteraient-elles qu'un vote majoritairement souverainiste soit rejeté?

  • Monique Laberge - Inscrite 4 décembre 2009 08 h 49

    Enfin!

    Quel plaisir de vous lire ce matin M. Rioux! Enfin une chronique qui situe très bien le contexte du vote suisse. En effet, ce fameux "vivre ensemble" nécessite beaucoup plus que la simple tolérance. Le projet de loi de Mme Marois sur les valeurs québécoises qui s'inscrit dans ce désir de partager une identité commune fermement ancrée dans la laïcité et le "vivre en français" au Québec n'en devient que plus pertinent...

  • Daniel Creusot - Abonné 4 décembre 2009 09 h 21

    Une peur paranoïde mais justifiée

    Le Figaro a ouvert un sondage à ses lecteurs. La question était;
“Faut-il interdire la construction de minarets en France.
 Nombre de réponses : 49 243 - 
oui 73.3 7% - non : 26.63%. Le Figaro est un journal de centre droit, ce n'est pas un journal extrémiste. Aux États-Unis, il serait même classé plus au centre, voire centre-gauche pour certaines prises de position. Son mini sondage sur les minarets, (à prendre avec un peu de recul certes) est tout de même, pour le moins révélateur d'un grand malaise dans une population non extrémiste et qui n'a pas voté Le Pen. Près de cinquante mille participants (énorme pour un sondage web à chaud) près de 74% de OUI à l'interdiction de nouveaux minarets en France. Cela signifie que les gens ont tout simplement peur de l'Islam. Il est urgent que les chefs musulmans proposent de véritables changements dans leur approche de la société moderne et surtout laïque. Mais est-ce possible? Pour tout le monde musulman, le Coran a été inspiré directement à Mahomet par Dieu et transmis en grande partie par Gibril, l'archange Gabriel. L'opposition risque d'être solide. Islam veut dire soumission à Dieu. Faudra-t-il avec tous les risques que cela comporte, défendre les libertés individuelles, et collectives, l'égalité entre femmes et hommes etc. en revenant au credo jacobin "pas de liberté pour les ennemi de la Liberté"?