Après l'élitisation du vin, l'éthylisation par la boisson?

Trente ans. 1980, c'était pour ainsi dire hier. Comme bon nombre d'entre vous, je mettais le pied à l'étrier d'une passion pour le vin qui, depuis, ne s'essouffle pas. Seul changement au programme: boire le coup de l'étrier est désormais passible d'excommunication. Du moins si l'idée de prendre le volant vous effleure l'esprit. Pas besoin de s'appeler Alain Dex pour être mis aujourd'hui au banc des accusés! Bref, la marge entre déguster et boire du vin s'amenuise comme ce taux d'alcoolémie que l'on voudrait faire passer de 0,08 grammes par litre de sang à 0,05 gramme de rouge qui tache.

Que l'on se comprenne bien. Du vin, c'est de l'alcool, qu'il soit dégusté la bouche en cul-de-poule ou non. La molécule CH3-CH2-OH ne fait pas la différence entre l'aspect culturel du pinard et son volet voué à l'ivresse. Je vois mal le policier en service dégainer l'ivressomètre dit «culturel» et l'autre appareil qui mesure l'ivresse au mètre tant elle exhale la double vodka on the rocks!

Mais sans vouloir avoir l'air de dire que mon ivresse est meilleure que la tienne ou être tout simplement pédant, il serait tout de même dommage, du moins au niveau de la perception, de fusionner cette espèce «d'élitisation» des palais engendrée par le vin depuis ces 30 dernières années avec «l'éthylisation» sournoisement orchestrée par une puissante industrie du spiritueux dont l'essence du mot shooter a une importance aussi grande que le verre qui lui donne tout son sens. Suffit de voir où en sont nos amis français, désormais aux prises avec cette diabolisation nationale de l'alcool qui place vins et spiritueux dans le même panier, pour ne pas dire dans la même bouteille.

Cela étant, que de chemin parcouru, ici, au Québec, pendant ces trois décennies. Clubs de dégustation, écoles de sommellerie et sommeliers qui s'affichent avec brio dans les concours internationaux, cartes de vins au restaurant qui offrent désormais (bien) autre chose que du Black Tower et autres Prince Noir au menu, médias électroniques, web et papiers animés par ce message du vin qui les enrichit désormais, nombreux guides annuels d'achat, sans compter la présence d'événements majeurs (Salon des vins de Montréal et de Québec, Montréal Passion Vin, etc.), le Québec ne doit pas perdre sa longueur d'avance sur le plan de la culture du vin, qui le distingue désormais sur l'échiquier mondial.

Le Québécois, c'est bien connu, est un jouisseur. Ça, on ne peut pas lui en ravir le titre! Même le ROC, qui ne comprend toujours pas qu'on s'acharne ici à parler bouffe et vins à table, que ce soit à propos du repas précédent ou du suivant, le confirme. Il aime prendre son temps et échanger autour d'une bonne table, surtout si elle est bien arrosée. Il le fait sans stress, à moins qu'il s'agisse du stress né de la rencontre fortuite entre un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection. Ou, de façon moins surréaliste, de la rencontre avec un policier et son ivressomètre sur la route en rentrant à la maison. C'est bien pourquoi il dort sur place, prend un taxi ou une marche de santé qui le replonge aussitôt dans 20 mg, 50 mg, voire un gramme de rêveries par litre de bon sang!

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Repas bien arrosés? Je sais, ils arrivent. Vous les voulez digestes et d'une légèreté absolue? En voici cinq, tous notés ***, qui me tiennent à coeur et que vous pouvez servir légèrement frais (15 °C) pour en aviver les tonalités: de Loire, évidemment ce Gamay 2008 du Domaine de la Charmoise (16,60 $ - 329532), dont le fruité friand le destine aux rires clairs et à la volaille farcie; et de Bordeaux, cet impeccable Sirius 2006 de la maison Sichel (13,90 $ - 223537), au fruité soutenu, coulant et bien lié, ce Château Puy-Landry 2007 en Côtes de Castillon (15,70 $ - 852129), un merlot bio de Régis Moro qui fait le dos rond par ses tanins et le fruité large par la poignée de main qu'il vous tend, ce Merlot 2005 signé Christian Moueix (16,70 $ - 369405) qui invite par sa sincérité fruitée et sa fluidité pertinente aux petites soifs du midi, sur le rôti de boeuf froid, et enfin ce Château Le Puy 2004 en Côtes de Francs (24,15 $ - 709469), un rouge hors mode, paysan et troublant de vérité, discret et mesuré, qui nourrit l'homme et l'âme qui lui sert d'ange-gardien.

À ceux-ci s'ajoute, mais en plus musclé tout en demeurant élégant, ce magnifique Clos des Andes 2006 du vignoble de la Bordelaise Hélène Garcin dans sa Bodega Poesia, en Argentine (29,05 $ - 10689921), à mon sens le plus cadurcien des malbecs argentins dégustés à ce jour. Un vin qui a le mérite de célébrer le cépage en lui insufflant, je dirais ce «sentiment» intime du terroir qui l'affine en lui greffant une ossature minérale fort perceptible. Du grand art, Mme Garcin! ****, 2. ©

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Dans le même profil, ce superbe Château Romanin 2004, Les Baux-de-Provence (37 $ - 10273361), l'un des fleurons de l'appellation mais aussi un rouge plein, profond et racé qui affiche déjà au premier nez toute sa suprématie. Bouquet large et prenant de garrigue et de fruits rouges bien mûrs sur une trame tannique fine mais ferme, fraîche, d'un réalisme époustouflant. ***1/2,2 ©. Et enfin «Le Dix» 2004 de Los Vascos, Domaine Baron de Rothschild, Chili (36 $ - 10932207): rien n'a été épargné ici pour traduire l'expression très pure d'un cabernet sauvignon qui dépasse d'une bonne tête l'ensemble de la production locale. Une expression qui intègre puissance et finesse, clarté et précision, harmonie et qualité exceptionnelle des tanins. Superbe en tous points. ****, 2. ©

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- À noter: exceptionnellement, les jeudis 24 et 31 décembre prochains, deux chroniques essentiellement consacrées aux mousseux et champagnes.

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

www.vintempo.com

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Les vins de la semaine

La carte resto-vin

Juni, 156, avenue Laurier Ouest Montréal (514 276-5864)

La maison importe de remarquables sakés, tel ce Fukumitsuya Kuroobi Do-Do qu'elle propose évidemment sur ses sushis, mais elle décline aussi des blancs secs comme ce magistral Sancerre 2004 «Harmonie» de chez Vincent Pinard. Raffinement et courtoisie.

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La belle affaire

Torrontes 2009, Cafayate, Etchart Argentine (13,40 $ - 283754)

Avec la cuvée Don David 2009 un chouïa plus chère (16,10 $ - 10894423), ce torrontes brille par l'éclat fruité vif, naturel et très réaliste qui gagne rapidement le nez comme le palais, privilégiant ici la simplicité, la vitalité, mais surtout la légèreté pour accompagner tapas et autres petites fritures. 1 .

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La primeur en blanc

Roussette de Savoie 2008, Altesse Cave de Chautagne (18,15 $ - 10272211)

J'aime en fin de repas me rafraîchir le bourgeon gustatif avec le cépage altesse dont la vitalité, l'originalité et la radieuse présence fruitée ne font qu'une bouchée de l'emmenthal ou du vieux cheddar disposés à prolonger le repas. Un blanc sec, net et digeste. 1.

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La primeur en rouge

Château Fontanche 2007 «Les Terroirs», Saint-Chinian (15,05 $ - 11096247)

Frédéric Lornet propose ici une trilogie de cépages provenant d'une mosaïque de parcelles qui se lovent dans une cohérence fruitée avec des tanins mûrs, presque gras, qui tissent une trame riche et très fraîche. Gourmand. Imbattable à ce prix! 2.

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Le vin plaisir

Liberty School 2007, Syrah California (18,70 $ - 10355454)

Du gros jus! Déjà la robe, violacée et chargée, annonce la couleur, les arômes ensuite, compacts, frais, intenses et bien mûrs de syrah qui a su se préserver une beauté aromatique sans verser dans la maturité excessive, puis la bouche, charnue, appétissante, friande. Charmeur, va! 1.

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