Agressions sexuelles en Irlande - Un rapport d'enquête qui implique aussi le Vatican

La Congrégation pour la doctrine de la foi s’était vu confier le traitement des plaintes sexuelles contre le clergé alors qu’elle était dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, devenu depuis pape sous le nom de Benoît XVI.
Photo: Alessia Pierdomenico La Congrégation pour la doctrine de la foi s’était vu confier le traitement des plaintes sexuelles contre le clergé alors qu’elle était dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, devenu depuis pape sous le nom de Benoît XVI.

Le scandale des enfants agressés par des prêtres et des religieux longtemps protégés par la hiérarchie a secoué l'Église catholique aux États-Unis. Mais les récentes révélations d'une commission d'enquête en Irlande impliquent désormais le Vatican, voire l'ex-cardinal Ratzinger, le pape actuel. La pire crise à survenir dans le catholicisme moderne point sans doute à l'horizon.

L'archevêque de Dublin, Diarmuid Martin, a remis au juge Yvonne Murphy 60 000 dossiers secrets que ses défunts prédécesseurs avaient refusé d'ouvrir à la police. Ce pasteur a exprimé ses regrets pour leurs fautes passées. Et son ouverture est louée par l'association des survivants de sévices. Mais des voix réclament une enquête sur les 25 autres diocèses du pays et, le cas échéant, le départ des évêques dissimulateurs.

Dans le catholicisme, en effet, l'évêque veille à la conduite du clergé et il en porte la responsabilité. Or, malgré les rapports antérieurs — confirmant les sévices et la protection des fautifs — qui ont secoué ce pays catholique, l'Église d'Irlande a refusé une enquête nationale. La commission Murphy, instituée par le gouvernement, doit s'étendre, il est vrai, à un autre diocèse. Mais certains craignent que de mauvais traitements ne subsistent au sein d'institutions catholiques accueillant des enfants.

Une organisation internationale, The Voice of the Faithful, a écrit à Benoît XVI lui demandant d'ordonner une enquête dans toute l'Irlande. On ne saurait répéter des «tragédies» comme celles de Boston, Philadelphie, Los Angeles, Ferns, Cloyne, Sydney et d'autres, dit la lettre, après «les traumatismes psychologiques, émotionnels et spirituels» qu'un comportement comme celui de la hiérarchie en Irlande a causés.

Pourtant, une telle enquête instituée par Rome serait une révolution dans l'Église. La papauté, en effet, refuse depuis longtemps de traiter les cas d'inconduite sexuelle autrement que dans le plus grand secret. Quand la commission Murphy a demandé au Vatican et au représentant du pape à Dublin copie des dossiers en leur possession, elle s'est heurtée à un refus.


Le rôle du cardinal Ratzinger

La Congrégation pour la doctrine de la foi s'est plutôt adressée aux Affaires étrangères d'Irlande, trouvant que l'enquête n'avait pas suivi les usages diplomatiques. C'est pourtant cette Congrégation qui est chargée des plaintes sexuelles contre le clergé. Le mandat lui en a été donné en 2001 par Jean-Paul II, alors qu'elle était encore dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, le pape actuel.

Or, révèle la presse britannique, en avril de la même année, le cardinal Ratzinger écrit à tous les évêques catholiques leur rappelant les strictes sanctions frappant toute personne divulguant le détail de telles allégations contre des prêtres. Le futur pape s'appuyait alors sur une procédure déjà établie à Rome, bien avant les révélations qui secouent l'Église.

Un décret, Crimen sollicitationis, adopté en 1922 et mis à jour dans un autre document de 1962, stipule que toute personne portant une telle plainte d'abus doit prêter un serment de secret. Ce code, révélé par la BBC, prévoit une peine d'excommunication pour quiconque viole ce secret. La commission Murphy écrit: «Il apparaît que ces deux documents n'ont été communiqués qu'aux seuls évêques et sous des dispositions de secret. Chaque document stipulait qu'il fallait le conserver dans une archive secrète à laquelle seul l'évêque avait accès.»

La Commission possède la preuve que le document de 1922 était connu des principaux dignitaires de l'archevêché de Dublin, spécialement à l'époque de l'archevêque J. C. McQuaid, et qu'il portait, suivant le mot d'un témoin, des traces de multiples consultations («it was a "well-thumbed" document»).

Un autre décret, Sacramentorum Sanctitatis Tutela, diffusé par le Vatican en mai 2001, signalait toutefois que les allégations du genre devaient toutes être déférées désormais à la Congrégation, toujours dirigée par le cardinal Ratzinger, pour un traitement uniforme. Mais il fallut en changer, dit-on, Rome ne pouvant traiter autant de cas.


Une politique du Vatican

La priorité donnée par la hiérarchie à la protection des prêtres fautifs, au secret des allégations, à l'indemnisation confidentielle des victimes n'aurait donc pas été une pratique locale ou isolée, mais le résultat d'une politique du Vatican. Que cette politique ait protégé l'institution aux dépens des enfants, et laissé des prêtres multiplier les victimes, suscitera partout l'indignation. Mais elle reflète aussi une position du haut clergé, réitérée par un expert en droit canon témoignant à Dublin, voulant que ces affaires ne regardent que l'Église.

Le porte-parole du Vatican, Federico Lombardi, prétend encore que la commission Murphy aurait dû passer par la voie diplomatique. Mais en même temps, refusant d'en commenter le rapport, il déclare que c'est à Mgr Martin de le faire. «Dans le cas de Dublin, dit-il, nous avons un excellent archevêque, et il sait ce qui doit être dit.»

Pourtant, quand les évêques du pays préparèrent, en 1996, un programme sur la «protection des enfants», ce changement, peut-on conclure du rapport Murphy, n'a pas été accepté au Vatican. La Congrégation du futur pape Ratzinger l'a trouvé «contraire à la discipline catholique», d'après The Irish Times. En particulier, la dénonciation obligatoire des fautifs aux autorités civiles soulevait des objections à Rome, où l'on avait à son sujet «de sérieuses réserves de nature tant morale que canonique».

Quoi qu'il en soit, il serait surprenant, concluront maints observateurs, que les catholiques s'en remettent encore à une telle hiérarchie pour préserver les enfants confiés à l'Église contre ces ecclésiastiques dévoyés qui, en Irlande et ailleurs, les agressent probablement encore.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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2 commentaires
  • Michel Gaudette - Inscrit 17 décembre 2009 16 h 51

    A Monsieur Lebel

    Pourriez-vous me nommer une action concrète prise par le Vatican pour affronter ce problème d'une "sexualité dévoyée" des clercs qui relèvent du Vatican ?

  • André Loiseau - Inscrit 21 décembre 2009 07 h 41

    La charité

    La première charité des Églises serait de ne pas dévorer ses propres enfants et de cesser de prouver qu'elle est une institution mensongère professant la vérité d'un évangile qui condamne le pharisianisme clinquant, la richesse et la pédophilie.