Essais québécois - L'esprit du christianisme contre la résignation

Charles Péguy, Georges Bernanos, François Mauriac et Fernand Dumont étaient-ils des hommes à genoux? Jacques Grand'Maison, Pierre Vadeboncoeur, Michel Chartrand et Léo-Paul Lauzon sont-ils des hommes à genoux? C'est cette bêtise que nous sert Christian Bouchard, professeur de littérature au collège Laflèche, dans son «devoir de philo» du 3 octobre dernier.

Il se sert de Diderot pour définir la foi comme un chemin «où vivre à genoux l'emporte sur vivre debout». Il avance aussi que la religion incite à la résignation, à la souffrance, qu'elle est le parti des prêtres plutôt que celui de l'humanité et que la science serait plus utile dans la quête du bonheur. La seule nomenclature qui ouvre cette chronique offre un démenti à cette attaque primaire. C'est, en effet, au nom de leur foi catholique que ces penseurs et militants ont chanté l'homme debout, qu'ils ont clamé sa dignité et ont combattu ce qui le dégradait et le faisait souffrir. D'autres, bien sûr, se sont aussi réclamés de la même religion pour justifier l'injustifiable — les pharisiens sont de toute époque —, mais il n'est nul besoin d'être grand clerc pour affirmer qu'il s'agissait là de mauvais lecteurs ou d'hypocrites.

«Il arrivera, écrit Paul-Émile Roy dans Le Christianisme à un tournant, que des gens qui se disent chrétiens usent de la violence et de la force, mais ils ne seront pas en cela fidèles au christianisme. [...] quand George W. Bush se présente comme le défenseur de la civilisation chrétienne pour faire la guerre en Irak, il doit être dénoncé comme quelqu'un qui se pare des vêtements chrétiens mais qui trahit l'esprit chrétien.»

Grand lecteur et admirateur de Pierre Vadeboncoeur, militant indépendantiste de longue date et auteur d'une oeuvre essayistique abondante quoique inégale, l'écrivain octogénaire Paul-Émile Roy se livre, dans son dernier essai, à une ardente défense et illustration du christianisme. «Je me trompe peut-être, écrit-il prudemment, mais j'ai l'impression que la société actuelle, la civilisation actuelle, malgré le développement absolument inédit des sciences, a évacué en quelque sorte l'Inconnu de son champ de préoccupations. [...] La culture actuelle est de l'ordre du spectacle, du vécu, de l'actualité, du sensationnel. Elle ne s'intéresse pas aux raisons, au sens, au fondement. Elle est une réalité de surface, et c'est pourquoi elle est tellement bruyante.»

Le christianisme, écrit Roy, est au fondement de la civilisation occidentale. Il repose sur la conviction «que Dieu existe, que lui seul est Dieu et que par conséquent l'homme est libre par rapport à tout le reste». Le ressentiment lui est donc étranger, tout comme l'ascétisme puisque l'intériorité du Christ «n'est pas de l'ordre de l'ascèse ou de l'effort mystique, mais de l'ordre de l'être». La foi chrétienne véritable, ajoute l'essayiste, est «révolutionnaire» parce qu'elle «ne s'accommode pas de n'importe quoi». Elle choisit l'espérance et combat la résignation. «Parler chrétien, clamait Bernanos, revient à parler en homme libre face au monde, à refuser de pactiser avec lui, à répandre le message de la charité du Christ et à proclamer la vérité.»

C'est au christianisme, ajoute Roy à la suite de Jean-Claude Guillebaud, que l'Occident doit les concepts de primauté de la personne, de progrès — une idée «qui est une laïcisation de l'espérance chrétienne» — et d'aspiration égalitaire, ce «sentiment que tous les humains sont égaux» et qui sera au fondement de la démocratie. Or notre monde, qui se croit libéré de cette inspiration qu'il ne reconnaît même plus comme telle, est résigné. «Il a perdu le sens de l'espérance, constate Roy. La très grande majorité, la presque totalité des gens ne voient pas ce que pourrait être le monde si on s'y mettait vraiment, si l'on développait toutes les ressources dont nous disposons.»

À l'époque des Lumières, la chrétienté, cette civilisation «dans laquelle les institutions religieuses coïncident à peu près avec les institutions civiles», avait fait son temps. Aussi, l'essayiste ne conteste pas son dépassement, mais il déplore le fait qu'on ait rejeté, dans l'élan, le souffle de la foi, la spiritualité chrétienne qui fait de la transcendance «une dimension de la réalité», sous prétexte que ces notions n'ont pas de sens dans la logique de la raison instrumentale. Or, écrivait Paul Bénichou que cite Roy, «l'utopie à prétention scientifique» ne peut tenir lieu d'éthique, car «aucune science ne peut nous prescrire nos choix».

Au Québec, la Révolution tranquille, qui fut un peu notre sortie du modèle de la chrétienté, était nécessaire, mais elle a, elle aussi, dans son élan, perdu de vue qu'une modernité saine ne saurait se construire sur le rejet d'une intériorité nourrie aux sources de la foi qui a donné sens à son monde. La foi, bien sûr, ne se commande ni ne s'impose, et il ne s'agit surtout pas d'en appeler à une conversion au sens propre du terme, mais de redire que la quête de sens, dont la foi chrétienne, comme l'art, est une modalité, une nécessité vitale pour l'humain.

«Le Québec semble avoir perdu le goût de vivre», constate tristement Paul-Émile Roy dans cet essai d'une belle intensité. Plusieurs des exemples qu'il propose à l'appui de cette thèse sont mauvais (la réforme de l'éducation n'a rien à faire ici et l'appel au «gros bon sens» devrait être interdit dans toute argumentation), mais le fond du propos est juste. Les Québécois, qui écoutaient naguère l'évangile du dimanche et ont fait la Révolution tranquille, se vautrent maintenant dans la bouillie publicitaire des centres commerciaux. Quelque chose de fondamental s'est perdu qu'il urge de retrouver, sous une nouvelle forme, bien sûr, puisque «personne ne verse du vin nouveau dans de vieilles outres».


Le christianisme à un tournant

Paul-Émile Roy

Bellarmin

Montréal, 2009, 208 pages
12 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 28 novembre 2009 09 h 58

    Désespérance

    Je connais une résignée, Mme Bombardier de votre journal, qui aurait tout intérêt à lire votre texte. Elle n'est pas la seule, tant mieux pour elle.

    « Les Québécois, qui écoutaient naguère l'évangile du dimanche et ont fait la Révolution tranquille, se vautrent maintenant dans la bouillie publicitaire des centres commerciaux. »

    Assez peut être des sermons résignés des évêques collaborateurs de l'occupant !

  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin - Inscrit 28 novembre 2009 11 h 57

    sincérité

    La reconsion du livre de Paul,Émile Roy, faite par Louis Cornellier, porte des accents de sincérité qui l'honorent. Merci Monsieur Cornellier.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 28 novembre 2009 14 h 39

    La religion et l'Homme

    Les Québécois demeurent majoritairement chrétiens, mais non pas catholiques au sens de catholiques romains. Ils sont attachés à la tradition chrétienne d’amour, de partage, de pacifisme, mais pas dans un contexte d’obéissance aveugle aux idées passéistes de Rome.

    Bien sûr, la religion et la prière ont un effet sécurisant chez certaines gens. Ce sont des béquilles pour ceux qui ne peuvent pas marcher (vivre) par eux-mêmes. Cependant, plus j'avance dans la vie, plus je me rend compte qu'à part leur préoccupation de l'amour du prochain, toutes les religions telles que vécues et enseignées sont d'énormes fumisteries.

    Je continue cependant de croire en l'Homme, même si parfois j'ai de sérieux doutes! Et avec tout le mal qui se fait dans le monde, le diable doit sûrement exister!


    Alors pouquoi devrait-on parler de religion(s) pendant onze ans aux enfants du primaire et du secondaire dans le cadre du cours d’éthique et de culture religieuse ? Combien d'heures d'enseignement dispensées (gaspillées)? On ne devrait pas parler de religion(s) aux enfants âgés de moins de 14 ans. On n'a pas le droit de laver le cerveau des enfants qui n'ont pas encore développé suffisamment leur pensée propre ni leur sens critique. L'école doit se concentrer sur autre choses que des croyances (farfelues dans la plupart des cas) . Par exemple, enseigner: la langue, les mathématiques, les sciences, l'histoire, l'éthique (pas la religion), le savoir-vivre, les habiletés artistiques, manuelles, sportives. L'étude de la sociologie des religions (il existe plus de 40 000 religions plus ou moins organisées!) et des différents courants philosophiques pourra venir plus tard au niveau collégial ou universitaire, pour ceux qui en ressentent le besoin comme adultes.

  • Lor - Inscrit 28 novembre 2009 21 h 32

    Choqué l'antidogmé?!!

    J'aimerais rappeler un texte publié déjà ici , lequel nous invite, à mon avis, à une réflexion plus respectueuse et judicieuse, du FAIT religieux et de sa portée en sens ainsi qu'en développement humain et social, particulièrement évidents en occident. J. Grand'Maison, vos autres personnes citées, ainsi qu'une multitude d'autres chrétiens, particulièrement de l'église catholique romaine, sont définitivement debouts et le sont au nom du progrès, du dépassement de son petit soi, du bien commun, et...:

    L'existence de Dieu, une question philosophique oubliée ?
    Le Devoir - 12-01-2008 - 1594 mots
    Jean Grondin

    "La question du christianisme est intrigante ici. C'est qu'à la différence des Grecs, et dans la continuité du judaïsme, il accorde une plus grande place à la foi, par laquelle nous sommes sauvés, dit même saint Paul. Mais comment comprendre cette foi? C'est là une tâche difficile, surtout pour nous, modernes, qui associons la foi à une forme faible et inférieure de savoir qui relèverait d'un «choix personnel».

    Peut-on dire que la foi (pistis) dont il est question dans les textes bibliques relève vraiment d'un choix personnel de l'individu tout-puissant? Ce n'est guère le sentiment qu'on a en lisant ces textes. La foi désigne plutôt un «se tenir» dans l'évidence de l'essence divine, un «se savoir» enveloppé de sa fidélité, qui n'a rien à voir avec un choix qui serait le nôtre."

  • Maurice Monette - Inscrit 28 novembre 2009 21 h 52

    Le Problème vient de loin !

    Aussitôt que "Jésus le Nazaréen" a essayer de contrer l'argumentaire de la caste dominante Romaine, il ya plus de 2000 ans, la bataille s'est engagée. Pourtant, Celui-ci n'a voulu qu'essayer d'ouvrir la Conscience des gens au fait bien Réel que nous sommes toutes et tous des véhicules charnels(les) recouvrant un(e) esprit (âme) porteur(e) de tout le "pedigree" de nos incarnations passées qui ont faites que nous naissons dans certaines conditions de vie, dans un lieu et à une époque particulière, au sein d'une même famille d'esprits ou d'âmes ayant vécues les même Épreuves que nous lors d' incarnations antétieures. Ceci pour la simple raison que ces esprits ou âmes ayant des niveau d'expérience commun, pourront sensément franchir différentes nouvelles Épreuves de vie incarnée en bénéficiant du même Niveau d'Évolution permettant de garder une certaine homogénéité dans le Type d'Expériences à transcender, afin de pouvoir s'entraider.

    Mais, avec la Caste Romaine qui n'a pas daignée comprendre la Vérité des Incarnations successives que le Messager de la Force Divine, qu'était ce Jésus le Nazaréen, était venu révéler aux gens de son Époque d'il y a environ 2000 ans, Celle-ci LE fit mettre à mort sur la croix du suplice. Puis, comme Celui-ci avait survécu à toutes les Épreuves visant à l'éliminer, cette Caste décida de s'emparer d'une partie de ses Révélations, en faire des Dogmes sur lesquels on ne devraient pas se poser de question et simplement croire à ce que cette Caste brandissait comme vérités. Ainsi, l'Église d' Ascendance Romaine a dominé le Monde pendant une grande partie des deux milles années qui ont vu l'établissement graduel de cette Philosophie de vie. Philosophie qui a "gardée sous le boisseau" la Vérité de ce que sont nos incarnations successives pour acquérir de nouvelles Expériences et Évoluer en $age$$e (Sagesse), en Humilité et en Grâces.

    Mais, depuis environ vingt ans, cette Église Romaine uniquement "Machiste" a perdue beaucoup de son influence et nous nous retrouvons dans une situation dont on devraient profiter pour comprendre ce que signifient les incarnations successives des esprits ou âmes pour acquérir plus d'Expériences de vie incarnée, dans un Esprit d'Amour Fraternel les uns(es) envers les autres. Cette Philosophie d'Amour Fraternel de ses Proches et moins proches est le "ciment" qui permettra de remettre sur Pieds la Civilisation Humaine actuelle qui est perdue dans un Matérialisme Débridé qui fait Mourir notre Mère-la-Terre ou Gaïa à petit feu. Pour s'en convaincre, on auraient qu'à observer toute la Décrépitude de nos milieux de vie. Cette Décrépitude, on l'imputent trop facilement et fatalement au Changement de Cycle d'environ 2000 ans que nous transcendons actuellement. Mais, quand on regardent froidement la situation, les Changements Climatiques sont uniquement dus aux $ur(sur)-exploitation des Biomes pour se créer des riche$$e$ (richesses) et ce n'est pas le Mouvement Normal de Basculement de l'axe de rotation de la Planète qui provoque cette fonte ultra-rapide des Pôles. Absolument pas !

    C'est plutôt l'accumulation de Gas-à-Effets-de-Serre ou G. E. S. qui crée vraiment ces effets de serre néfastes et c'est uniquement dû à la sur-exploitation des Biomes Naturels citée ci-avant.

    En résumé, le Christianisme tel que professé par des gens ne voulant pas admettre la Vérité des incarnations successives, ÇA ne fera que faire perpétuer le "Noeud d'Hartmann ou Voie sans Issue" dans lequel / laquelle la Civilisation Humaine est paralysée et s'enfonce de plus en PLUS dans la Géhenne remplie des Déchets Matériaux que produise sa Cupidité Maladive.