Hitler, en passant par Tarantino et Kracauer

Brad Pitt dans Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino
Photo: Alliance Brad Pitt dans Inglorious Basterds, de Quentin Tarantino

Inglorious Basterds, est-ce cela qu'on appelle prendre des libertés avec l'histoire? Comme Stendhal jetant Fabrice dans la bataille de Waterloo, ou Dumas cachant Porthos sous l'échafaud du roi Charles. Dans la France occupée, les nazis tuent les Juifs. Le Français collabore ou pleurniche, c'est la même chose. Il n'y a pas de résistance française, il n'y a qu'une résistance américaine juive, qui tue le plus de nazis possible, le plus salement possible.

Un colosse juif surnommé l'Ours, par exemple, leur fait exploser la tête à coups de batte de baseball. Hilarant. Capone contre la SS. À la fin, Hitler meurt à Paris, brûlé par des Juifs. Wow! Tarantino a inventé une transgression de type nouveau!

De la Shoah, notre culture, on le sait, n'est pas remise, cet héritage fait douter de la poésie, jette la philosophie dans l'impensable. Mais Hollywood a envoyé des bâtards pour changer rétrospectivement l'héritage. Est-ce concevable? On dirait que la question ne se pose pas. Ça rigole en masse dans les salles. La trogne d'Adolf est irrésistible. On ne boude pas son plaisir de le voir crever. N'y aura-t-il personne pour se scandaliser avec moi? Les intellectuels me disent: t'occupe pas de ça, c'est Tarantino. Est-ce qu'un physicien nucléaire s'inquiète des pompes à vélo? Mais j'ai appris de Kracauer, de Barthes, que les mythologies de masse valent comme signe des temps. La difficulté n'est pas de les déchiffrer, mais de les prendre au sérieux et d'écrire, surtout, écrire assez bien pour rendre insupportable.

C'est toujours l'histoire de quelqu'un qui en veut à mort à quelqu'un et qui va le tuer. Chez Tarantino comme chez Hitler, non seulement la vie humaine n'a aucune valeur, mais encore on doit tuer sans s'émouvoir. Réellement, un SS pouvait s'exercer au tir sur des enfants, sans état d'âme. «La conscience est une invention juive», a dit le Führer. Tuer sa conscience et tuer des Juifs, c'était la même chose. Dans les films de Tarantino, on arrache un oeil comme on donnerait une gifle, on ne reste même pas pour voir sa victime souffrir.

À Auschwitz, les sadiques étaient remerciés. Eichmann se flattait de ne mettre aucune passion dans le meurtre. Dans Kill Bill, sa maîtresse quitte Bill pour se marier avec un autre. Il assassine toute la noce, mais ce n'est pas du sadisme. Sade jouit du mal. Baudelaire aussi, dans l'angoisse. Quand Visconti présente dans Les Damnés le type du SS esthétisant, il angoisse, mais n'éblouit pas, ne laissant jamais la beauté du mal faire oublier que c'est mal. Sans le sexe dans le mal, ce n'est pas Sade, c'est Tarantino, c'est Hitler, c'est inhumain. Tarantino fait du cinéma inhumain contre la jouissance. On pense au SS jouant du Mozart avec raffinement, le soir après l'ouvrage — preuve qu'il s'est élevé au-dessus de la pitié. Ça crache de jolies taches sur les rideaux, un bras, quand on le tranche. Un décapité, quelle gracieuse fontaine de sang! L'air en est tout vaporisé de rose, assez Degas comme pastel atmosphérique.

Laisser passer l'ignoble parce que c'est juste du cinéma, c'est suivre Tarantino dans l'esthétisation perverse. Ses citations, par exemple. Tarantino tartine épais: mangas, westerns spaghettis, Leone hybridant Kurosawa, Clouzot cité en preuve de la trahison anonyme du Français de base. Tarantino a vu tous les films, mais il ne cite pas: il fait du sampling. Un Japonais est égorgé au son bucolique de la flûte de pan et de l'harmonica. À chaque instant, une citation vide l'horreur de son sens et fait d'une scène ignoble une scène de cinéma. Clin d'oeil, il n'est pas dupe, l'artiste, il cite, il ironise, il est vraiment «après l'histoire» (Muray), et «pas de commission» (Rimbaud). Voilà, ces deux citations se composent, deux étincelles qui ont jailli de deux visions incendiaires de l'histoire. Rien de tel chez Tarantino. Aucune culture. Il a tout visionné, mais il n'a rien vu. De Clouzot à Tarantino, nul héritage, mais pose, afféterie et name dropping.

C'est la transgression nouvelle et le signe des temps dont je parlais au début: l'usage pervers esthétisant d'images vidées de sens par leur séparation de l'histoire. It felt so good to kill, every one of them. On n'y croit pas. Une tueuse demande à un innocent vicieux: veux-tu me fourrer? Oui, répond-il. Elle lui plonge un couteau dans le ventre. «Hein? Lequel pénètre l'autre maintenant, hein?» On n'y croit pas. Les Juifs sont censés jouir comme des bêtes quand ils scalpent un nazi. Mais c'est parce qu'on voit bien que personne ne jouit qu'on laisse passer. Tarantino ne sait rien de la jouissance, de la culture ou de l'histoire, tout son cinéma est pour cacher qu'il n'en sait rien.

Histoire parallèle, nazisme virtuel, Shoah à la carte, jeu de rôle sur Internet: mon avatar (hybride samplé de Juif-Capone-Sioux) éclate la tête de ton avatar Hitler. Du coup, le crime qui accable notre culture est singulièrement allégé. Et on fera mieux la prochaine fois. Bien sûr, les gens ne sont pas dupes, personne n'y croit réellement. Voir.

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De Caligari à Hitler
Siegfried Kracauer
L'Âge d'homme
Lausanne, 2007, 453 pages

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Le voyage et la danse
Siegfried Kracauer
Textes choisis et présentés par Philippe Despoix
Maison des sciences de l'homme et Presses de l'Université Laval
Québec, 2008, 192 pages
2 commentaires
  • Alain Contant - Abonné 1 décembre 2009 18 h 57

    Le retour de monsieur Larose

    Monsieur Jean Larose est revenu au Devoir. Fini la complaisance, la facilité, les lieux communs, le grimaldisme copinatoire: enfin un penseur, un réfléchisseur, un oracle? La pensée est à la hauteur du lectorat, et peut-être même un peu plus haute, sans être hautaine. Je plains ses collègues des pages littéraires, qui commencent à ressembler aux Richard Martineau de ce monde.

    Céline Dion cède sa place à Siegfried Kracauer. Il était temps. Non pas que les exploits de la p'tite fille de Charlemagne (au propre et au figuré) soient indignes des attentions des sociologues; peut-être monsieur Larose voudra t-il un de ces bons samedis nous expliquer tout ça. On m'a refusé d'étudier à l'Université de Napierville...

  • Alexis Robitaille - Inscrit 7 décembre 2009 13 h 48

    « C’est pas du sang, c’est du rouge! »

    Inglourious Basterds, est-ce cela prendre des libertés avec l'histoire? Non, pas du tout. Même que l'histoire n'a rien à voir avec ce film. La Deuxième Guerre, c'est un arrière-plan, même procédé d'ailleurs qu'avec la Guerre de Sécession dans les films de Leone ou de Corbucci, même récit de vengeance: c'est un genre où, par ailleurs, les "méchants" sont des caricatures, des contrastes comme la naine dans Les Ménines.

    On n'y croit pas? Vous dites. Bien sûr que non! Mais à quoi croit-on alors? Qu'on a là devant soi des films (Inglourious Basterds et Kill Bill) qui exhibent largement leur matériau et qui ne cherchent pas à nous faire croire à autre chose qu'à du cinéma, à du récit "Il était une fois..." Le colonel Landa buvant son verre de lait, vous y avez cru? Vous vous êtes senti dans un film sur la Shoah? Avec, en plus, la musique de Morricone et de Bowie...

    Exit Stendhal et Dumas, Hitler et Capone, name dropping… Si ce film - et du même coup bien sûr Kill Bill - a quelque chose à voir avec l'histoire, c'est avec l'histoire du cinéma. À vous lire, on croirait que l’art devrait être quelque chose de platement mimétique, une représentation à partir de laquelle il ne resterait plus qu'à reconnaître du pré-formé, une représentation où l'on reconnaîtrait une réalité extérieure stable et sécurisée, à l'épreuve de l'événement, et - ne vous en déplaise - de la poésie.

    En fait, il n’est pas une scène, pas un plan des films de Tarantino qui ne dise, qui ne répète, comme Godard, « c’est pas du sang, c’est du rouge! ». Ou si l'on préfère: A noir, E blanc, I rouge…

    Le signe des temps n'est pas à chercher dans de soit disant "mythologies de masse", mais du côté des critiques qui les inventent et qui réactivent de vieux préjugés moraux. Passer de Hitler à Tarantino et à Kracauer puis à Sade et Rimbaud, est-cela prendre des libertés avec l'histoire? Ou est-ce de la pose et de l'afféterie? Cela permet en tout cas de décider arbitrairement qui a ou non de la culture. Espérons que vous ferez mieux la prochaine fois.

    Et les livres de Kracauer, vous avez aimé? Lire.