Le danger qui vient du sol

Dans quelques années, les politiciens au pouvoir à Québec trouveront sans doute un bénéfice imprévu dans l'actuelle politique sur les changements climatiques, tout comme notre premier ministre Jean Charest se flatte de la bonne performance du Québec à cause de la décision de son prédécesseur, Robert Bourassa, qui a lancé la baie James dans les années 70 sans savoir que cela aiderait le Québec à réduire ses émissions de gaz à effet de serre en 2010. Et pour cause, on ne savait même pas à l'époque que le climat se réchauffait!

Pourquoi l'avance que prend le Québec en se dotant d'un objectif de réduction de ses GES de 20 % d'ici 2020 pourrait-elle être si bénéfique à long terme? Parce que le bilan des GES du Québec, qui est le meilleur au Canada, pourrait s'alourdir de façon imprévue si la communauté internationale entreprend de tenir compte dans une deuxième phase de réductions des émissions de GES des forêts, la contre partie obligée de leur valeur comme «puits» de GES.

Les forêts stockent du carbone atmosphérique grâce à la croissance des arbres. C'est pourquoi brûler du bois est considéré comme neutre sur le plan des émissions, car le carbone émis par la combustion est capté à nouveau par les arbres qui vont remplacer ceux qu'on a coupés et dont la décomposition naturelle sur le tapis forestier aurait dégagé autant de carbone.

Mais les forêts sont davantage qu'une mer d'arbres. Et surtout les forêts québécoises et canadiennes qui, dans leur partie nordique, abritent parmi les plus fortes concentrations de milieux humides et de tourbières. La forêt boréale est d'ailleurs considérée pour cette raison comme étant l'un des plus puissants «puits» de GES au monde, autant sinon davantage que plusieurs forêts tropicales.

Mais deux facteurs pourraient faire en sorte que ce puits puisse devenir une source nette majeure d'émissions de GES qu'il faudra bien comptabiliser un jour avec le développement du Grand Nord québécois.


Le cas indonésien

L'Indonésie est actuellement considérée comme le troisième plus grand émetteur de GES de la planète, derrière la Chine et les États-Unis. Pourtant, ce n'est pas un grand pays industrialisé. Le problème vient de ses sols tropicaux et en particulier de ses vastes tourbières qui stockent du carbone depuis des millénaires en raison de la décomposition des arbres, des espèces aquatiques végétales et animales qui peuplaient les lacs aujourd'hui remplis et qui sont devenus des tourbières.

Deux phénomènes font que ce carbone deviendrait du pétrole si on lui laissait encore quelques centaines de millions d'années pour former une cuvée intéressante pour des raffineurs. L'assèchement du climat provoque une importante évaporation de l'eau qui maintenait jusqu'à tout récemment ces milieux humides en état stable, voire en état de fonctionnement comme puits de carbone. Et de plus, on découpe de plus en plus les jungles indonésiennes avec des routes, ce qui provoque un intense drainage des tourbières qui, en s'asséchant, libèrent des quantités astronomiques de carbone.

De plus, les industriels ont découvert qu'ils peuvent utiliser ces terres très riches comme plantations pour en tirer de l'huile de palme, des «biocarburants» pleins de vertus écologiques... L'assèchement des tourbières ainsi transformées en plantations poursuit le travail de libération du carbone sous terre.

Selon Wetlands International, un groupe européen spécialisé dans la protection des milieux humides, les tourbières asséchées de l'Indonésie relarguent à l'atmosphère terrestre 1,9 milliard de tonnes de CO2, ce qui équivaut aux rejets combinés de l'Allemagne, de l'Angleterre et du Canada, ou encore, plus que les émissions des véhicules terrestres et aériens des États-Unis.

L'exploitation de la forêt boréale dans ses derniers retranchements, là où les tourbières se comptent par dizaines de milliers, risque-t-elle d'enclencher le même mécanisme de libération du carbone? Les percées routières qui vont accompagner le projet de développement du Grand Nord et qui sont déjà le résultat de la construction des barrages hydroélectriques pourraient bien, elles aussi, accentuer le problème dont l'ampleur n'a pas fait, à ma connaissance, l'objet d'une évaluation rigoureuse au Québec.

Si en Indonésie, comme le rapportait récemment le Washington Post, le salaire d'un ouvrier qui travaille à brûler des tourbières pour préparer les plantations est quatre fois supérieur à celui d'un ouvrier qui travaille pour un groupe écologiste chargé de réprimer les feux de tourbières, ici au Québec, pouvons-nous dire que nous sommes à l'abri de ce problème? Les projets de construction des grands chantiers, qui permettent à des travailleurs d'obtenir un salaire de niveau construction 12 mois par année, pousse bien du monde à excuser beaucoup de choses, du moment que ça fait travailler leur monde.

Si la conférence de Copenhague conclut à la nécessité de calculer les gains et les pertes en GES des milieux forestiers pour amorcer une politique de protection des grands «puits» de la planète, le Québec pourrait se retrouver avec un bilan moins flatteur si les pertes de nos tourbières nordiques devaient s'avérer importantes. Une chose est au moins certaine: il ne faudra plus jeter la pierre aux Brésiliens pour la destruction de l'Amazonie si nous faisons peu de cas à ce qui arrive à «l'Amazonie du Nord» qu'est notre forêt boréale.

n Lecture: L'OMC face au changement climatique, par Raphaël Kempf, éditions A. Pedone, 143 pages. Les avancées de l'OMC pour un développement plus viable l'amènent à envisager la possibilité d'accepter que des taxes carbones soient imposées aux importations en provenance de pays qui ne participent pas à la bataille contre les changements climatiques. Selon le jeune juriste français, l'OMC poserait trop de conditions pour qu'il soit pratique de mettre en place de pareilles taxes compensatoires. Plus globalement, il perçoit comme un danger majeur le fait de laisser à des acteurs privés au sein de l'OMC le soin de définir les paramètres de l'intérêt public dans un domaine aussi crucial pour l'avenir de la planète.