Docteur Lafond, je présume ?

Au début des années 1990, quelqu'un, au Salon du livre de Montréal, m'a présenté Francis Simard et Pierre Vallières. Ils étaient les principales têtes d'affiche du film que tournait alors Jean-Daniel Lafond, La Liberté en colère, dont plusieurs scènes se déroulent dans un chalet de Saint-Alphonse-de-Rodriguez.

À l'époque, j'avais, tout au plus, croisé Lafond. Je les regardais, son épouse et lui, sur la photo publiée dans Le Devoir du 12 novembre dernier: lui, le chapeau incliné sur la nuque, sapé comme un chef de la mafia sicilienne, frappant l'une dans l'autre ses petites mains molles et visqueuses (je le sais d'expérience pour lui avoir déjà serré la pince); elle, le béret bas sur le front, d'un ridicule achevé en girl-scout de la belligérance afghano-humanitariste, et je me disais: est-ce qu'ils ne sont pas jolis, rien qu'un peu?

On se ferait Outaouais pour moins. Imaginez, vous aviez coutume de frayer avec les Pierre Perrault et les Falardeau de ce monde, et vous voici assistant, sur le même pied que le prince de la Gale et sa charmante, à un défilé d'ingambes égrotants (c'est du français, mais une fois n'étant pas coutume, je vais m'autotraduire pour être bien sûr d'être compris: de vieux débris encore capables de se traîner...). Comment l'appelle-t-on, cette petite fleur rouge, déjà? Le coquelicocoricot? Ils avaient tous l'air de tellement s'amuser que j'en ai voulu un moi aussi: un jour du Souvenir. Ça tombe une semaine plus tard, donc aujourd'hui.

L'idée date de ma lecture de la correspondance entre Gérald Godin et Pauline Julien. La première note, page 16, renvoie à une certaine Claire Richard, «comédienne et chanteuse d'opérette». Bien sûr, je sais comme tout le monde, depuis la remise du premier prix Gilles-Corbeil de littérature, au Ritz, à l'automne 1990, que Claire Richard est la compagne de l'écrivain Réjean Ducharme. En 1962, non seulement elle n'est qu'une amie mentionnée en passant sous la plume de Pauline Julien, mais Réjean Ducharme n'est même pas encore Réjean Ducharme! «Le film de Réjean est sorti à Montréal. La critique est très bonne», écrit Godin en 1980, à propos, bien évidemment, des Bons Débarras. Dans ces lettres, Julien nomme sa copine Claire une seconde fois, et c'est tout. Et une seule autre fois, Godin laissera échapper une allusion à l'écrivain ami du couple, «le maudit Ducharme». Mais c'était bien assez pour titiller un romancier québécois, c'est-à-dire quelqu'un pour qui être un groupie de Réjean Ducharme est une seconde nature.

J'ai d'abord ressenti une envie d'aller relire L'Hiver de force, le chef-d'oeuvre joualisant des années 70 dans lequel Julien et Godin étaient portraiturés sous les traits de Petit-Pois la Toune et de Roger, dont la profession était: sauveur de pays. (On a aussi parlé de Luce Guilbeault comme modèle possible de la Toune et quelqu'un de plus ou moins futé a même prétendu qu'elle était, en plus, l'auteure du livre et de tous les autres de Ducharme, alors laissons-la, ici, en dehors de ça, s'il vous plaît, merci...) Bref, tenons-nous-en à la littérature, me disais-je. Mais ce n'est pas toujours si facile...

Je connais la loi du milieu. On ne touche pas à Ducharme. Croit-on le reconnaître de loin, lui trouve-t-on quelque ressemblance avec le gars (ou le chien) de la célèbre photo, on attend qu'il change de trottoir et on garde son anecdote prête à servir (tout le monde a la sienne). Personnellement, je lui dois beaucoup. C'est dans ses livres que j'ai appris des mots comme égrotant (voir plus haut) et valétudinaire (dans L'Avalée des avalés, je pense). Je savais qu'il vivait à Montréal, me demandais comment il réussissait à si bien s'isoler et jouer les hommes invisibles, moi qui, habitant à vingt kilomètres de forêt de la première route asphaltée, entouré d'ours et de lynx, parvenais tout de même à me mettre sporadiquement les pieds dans les plats d'un semblant de vie publique. Il n'y avait qu'à monter dans l'auto et à traverser le parc de La Vérendrye, en suivant cette route si magnifiquement montrée dans les scènes d'ouverture du dernier film de Bernard Émond que j'ai senti quelque chose me remonter le long de la gorge.

C'est ainsi que, assis au stand de mon éditeur, au Salon du livre de Montréal, automne 2001, j'ai vu s'avancer vers moi ce long personnage d'aspect quelque peu lugubre: Jean-Daniel Lafond, gars des vues. J'ai parlé de sa poignée de main. Il m'avait repéré à une table ronde sur Ferron, tournait un film sur le cher docteur et me proposait de monter dans sa charrette. Tope là. Le printemps suivant, je me suis retrouvé chez lui, dans un Saint-Henri en voie d'embourgeoisement galopant au retour d'un tournage éclair à Toronto. Je buvais mon café dans la cuisine, voyais passer Claire Richard dans l'escalier menant au balcon arrière de l'appartement du haut, elle soignait ses fleurs sous le doux soleil d'avril et échangeait quelques rares paroles avec un homme assis hors de ma vue sur ce même balcon et qui était Réjean Ducharme. J'écoutais la voix d'homme descendre vers moi et je me disais: quelle étrange situation, j'ai lu tous ses livres ou presque, et pour respecter une convention non écrite, plus proche de la psychopathologie que du mythe, je n'ai pas le droit de me lever et d'aller ne serait-ce que risquer un oeil chez le voisin.

Le film sur Ferron n'était pas bon. Lafond, arguant d'une vague ressemblance physique, s'y prenait pour le docteur. Je suis rentré de Toronto et de Montréal moins avec l'impression d'avoir bien ferronné que d'en avoir ducharmé un coup.

Et je pense souvent à eux, là-bas, à Rideau Hall. Quand je vois, sur l'écran imaginaire de mon intellovision, Michaëlle Jean débiter le discours du Trône de ce premier ministre aux airs de garçon de ferme bien nourri, et les petits gars du Royal 22e tomber un à un pour le douteux salut du régime corrompu du pétrolier Karzaï, et la Cour suprême qui démolit tranquillement nos lois linguistiques, et le Canada, écolo-délinquant de la scène internationale, je n'oublie jamais que tout ça qui est avalé par nous les avalés des avalés est avalisé par Michaëlle Jean.

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