Perspectives - Le retour de la Caisse

Il est plutôt intéressant de voir Michael Sabia ramener la Caisse de dépôt à sa double mission. Cette sensibilité avait pourtant été fortement diluée sous l'administration de Henri-Paul Rousseau. Faisons-nous face à une confusion des genres?

Michael Sabia a ouvert lundi un colloque de trois jours avec un discours ramenant la Caisse de dépôt et placement du Québec à son rôle de levier stratégique pour le développement de l'économie québécoise. Plus précisément, l'idée de repositionner la Caisse par rapport à sa double mission s'est insérée sous le thème «L'avenir des entreprises québécoises dans le nouvel ordre économique mondial». Il est bon de revoir la Caisse vouloir ainsi revenir à un rôle moteur en définitive délaissé sous l'administration précédente. Mais encore faut-il que cette volonté devienne autre chose qu'un slogan lancé le temps d'un colloque.

Le grand patron de la Caisse devra convaincre. Car ce nationalisme économique détonne dans le discours inaugural du gestionnaire, dont la nomination à la présidence de l'institution a provoqué la surprise générale. Ses dénigreurs et les suspicieux voient encore en Michael Sabia l'envoyé du fédéral pour plaire à Bay Street, en référence au temps où il était haut fonctionnaire dans le gouvernement Mulroney.

Lundi, M. Sabia a soutenu que «nous ne sommes pas obligés de faire un choix entre la recherche du rendement pour les déposants et la contribution au développement économique. Les deux vont ensemble». Il voit très bien la Caisse contribuer au développement des entreprises québécoises, même les entreprises de taille moyenne, en mettant à contribution son expertise, son réseau et ses capitaux. Voilà une rhétorique qui nous change du discours de l'administration précédente, ayant pour thème central la priorité au rendement et au rôle fiduciaire de la Caisse auprès de ses déposants.

Mais avant de l'applaudir, l'engagement mériterait un plus grand éclairage. Car Michael Sabia a eu à en découdre avec l'opposition péquiste en mai dernier, devant la commission des finances publiques sur l'avenir de la Caisse. Aux prises avec les nombreux discours de Jean Lesage qui, en 1965, confiait sa double mission à la Caisse, il a répondu en disant qu'il était catholique, mais pas jésuite. Plus tard, au cours d'un point de presse, il reconnaissait que le double objectif, soit la maximisation des rendements et la contribution au développement économique, était compatible. Mais il apportait aussitôt un bémol en avançant que l'établissement d'un véritable rapport de force ou d'une telle influence parmi les entreprises ayant leur siège social au Québec faisait appel à une injection d'au moins 30 milliards, ce qui serait contraire ou néfaste au principe de diversification, si primordial à ses yeux.

Il n'en demeure pas moins intéressant que cette réflexion soit relancée. Après tout, traditionnellement, la Caisse obtient ses meilleurs rendements sur le marché des actions canadiennes. Les gestionnaires se tournent également de plus en plus dans ce qu'on appelle les participations privées, pour leurs rendements supérieurs. Et l'économie québécoise ne s'est-elle pas démarquée par une performance relative supérieure à la moyenne au cours de cette récession?

Homme de confiance de Bernard Landry, Henri-Paul Rousseau est arrivé à la présidence de la Caisse en 2002. L'institution affichait alors une deuxième année consécutive de rendement désastreux. Il imposait alors son virage «performance» à une institution qui avait surinvesti dans les valeurs technologiques et qui s'est fait reprocher sa surexposition dans l'achat de Vidéotron, à un sommet du marché, dans une transaction avec Quebecor qui s'apparentait alors à une commande politique.

On disait de lui qu'il avait la stature et l'intégrité lui permettant de faire les arbitrages stratégiques nécessaires au développement de l'économie québécoise sans compromettre le rendement ni exposer indûment l'avoir des déposants aux distorsions d'intérêt politique. Il a plutôt pris le virage «performance», ce qui lui a valu les reproches d'avoir plongé la Caisse dans une obsession du rendement. Du moins, sans renier ce double mandat originel, le président multipliait les sorties publiques positionnant le nouveau modèle de la Caisse autour de son rôle de fiduciaire de cette épargne qui est confiée à l'institution. Et il martelait que la meilleure façon d'avoir un impact économique, c'est encore d'offrir du rendement aux déposants.

Aujourd'hui, en ces lendemains d'une autre performance désastreuse, Michael Sabia revient à cette double mission consistant à «obtenir un rendement convenable» et à «rendre disponibles ses fonds pour le développement économique du Québec».

S'agit-il d'une diversion pour nous préparer à une année de rendement «convenable», sans plus?

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