Nouvel ordre sino-américain

Derrière les péripéties d'un nouveau traité sur le climat — renvoyé aux calendes grecques, hier, par les pays de l'APEC, et qui ne sera manifestement pas conclu à Copenhague début décembre — s'est profilé ces derniers jours en Asie un autre développement majeur pour les affaires internationales.

On peut l'appeler: «le nouvel ordre mondial sino-américain».

Le voyage de Barack Obama en Orient, qui a commencé avec le Japon et s'est poursuivi par cet arrêt à Singapour au sommet Asie-Pacifique, va culminer aujourd'hui et demain en Chine. C'est la première visite de M. Obama à Pékin, et il aborde cette étape avec une humilité inhabituelle pour un président américain.

Terminées, les tirades sur les droits et libertés qui avaient caractérisé les premiers pas de Bill Clinton et de George Bush fils face à l'Empire du Milieu. Oublié, au profit de causes plus pressantes et plus centrales (Afghanistan, Iran, Corée du Nord, commerce international), le sort des Tibétains, des Ouïgours et des Taïwanais (encore que ces derniers ne sont pas, eux, sous le joug direct de Pékin).

Même les récriminations plus modestes, longtemps rituelles à Washington, sur la manipulation du cours du yuan — la devise chinoise — dont Pékin retire un avantage indu pour ses exportations, ne sont plus de mise en cette fin 2009.

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Dans son discours prononcé samedi à Tokyo, et qui portait sur «les États-Unis et l'Asie», Obama a parlé de la Chine comme d'un nouvel allié dans la construction d'un monde pacifié et prospère, dont le boom asiatique serait l'un des principaux moteurs. Une Chine qui — selon cette vision — joue un rôle positif en essayant de retenir son petit rejeton nord-coréen dans ses poussées de fièvre nucléaire, ou encore en se comportant de manière responsable, avec un plan de relance économique fort bien reçu par les autres puissances, empêtrées dans une crise financière mondiale.

«Les États-Unis ne cherchent pas à contenir la Chine», a dit Obama devant un auditoire japonais circonspect, qu'il a immédiatement voulu rassurer en ajoutant: «Mais le renforcement de nos relations avec la Chine ne signifie pas un affaiblissement des alliances bilatérales; notre engagement envers la sécurité du Japon et de l'Asie reste inébranlable.»

Ajoutons que le «parapluie» américain — rassurant pour nombre d'Asiatiques face à une Chine qui monte et qui monte — ne fait pas pour autant l'unanimité. Dans ce Japon que visitait M. Obama vendredi et samedi, le déploiement militaire yankee dans l'archipel méridional d'Okinawa (où se trouvent la majorité des 50 000 soldats américains postés en permanence au Japon) est très mal vécu localement, et rappelle l'aspect néocolonial de la présence des États-Unis après la défaite japonaise de 1945.

Quelques jours avant l'arrivée du président américain, et malgré sa popularité réelle au Japon, plus de 20 000 personnes ont défilé dans la ville d'Okinawa pour crier leur malaise et leur exaspération face à la présence américaine.

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Ce qui amène au paradoxe suivant: la reconnaissance et l'acceptation par les États-Unis — désormais explicites et officiels avec ce voyage d'Obama — de la montée en puissance de la Chine, représentent à la fois une opportunité et un danger.

C'est la chance d'une diversification — par exemple avec cette présence remarquée de Pékin dans nombre de pays d'Afrique — pour ceux qu'irritaient l'omnipuissance et l'arrogance des États-Unis ou des plus anciennes puissances coloniales. Mais c'est aussi un danger, et une perte, selon ceux qui tiennent pour supérieures et primordiales des valeurs comme la démocratie, la liberté d'expression et les droits des peuples.

Force est de constater que, vingt années après l'écrasement du Printemps de Pékin — qui coïncidait, à quelques mois près, avec la chute du mur de Berlin — l'effort de croissance économique ET de réhabilitation diplomatique, mené simultanément par Pékin, se solde par un succès total et spectaculaire. Et ce, sans concessions importantes de la part des Chinois.

Avec ce voyage d'Obama, on assiste à la confirmation de la règle selon laquelle, lorsque, d'un côté de la balance se trouvent la démocratie ou les droits et libertés — et ici, on ne parle pas uniquement des Ouïgours ou des Tibétains — et de l'autre les grands équilibres géopolitiques et la stabilité du commerce, c'est le second terme qui l'emporte.

Les stratèges chinois l'ont bien vu avant tous les autres. Ils recueillent aujourd'hui les fruits de leurs judicieux calculs.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

francobrousso@hotmail.com