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La résignation collective

La grippe A(H1N1) dessine, jour après jour, un portrait à la fois troublant et dérangeant de notre société. Cette pandémie met en lumière nos incohérences, nos improvisations et nos impuissances. La Santé publique, organisme à l'abri des critiques lorsqu'il ne se passe rien, est en train de plomber une conviction largement partagée et intériorisée, à savoir que nous vivons dans une société de l'efficacité relative nous mettant à l'abri de ces déstabilisations sociales caractéristiques des pays en développement lorsque des catastrophes naturelles s'abattent sur ceux-ci.

N'oublions pas, de plus, que les États-Unis ont perdu définitivement de leur superbe, et l'on a compris qu'ils n'étaient plus «the best in the world» lorsque le gouvernement Bush fut incapable de gérer le désastre causé par les ouragans à La Nouvelle-Orléans. L'impuissance, la gabegie et la corruption, ce trio aussi dévastateur que les calamités naturelles, ont fragilisé ce qui restait d'impérial dans la culture américaine.

Loin de nous l'idée que la manière québécoise de gérer la pandémie de grippe se compare avec les exemples cités plus haut. Mais les incohérences décisionnelles, les disparités dans l'application de règles changeantes sous la pression médiatique, le discours du ministre oscillant entre le triomphalisme et l'incertitude, la passivité des citoyens que certains confondent avec de la patience renvoient de la société québécoise une image quelque peu altérée.

La peur de contracter la maladie transforme les citoyens en êtres vulnérables, résignés, prêts à faire la queue durant une nuit pour obtenir le sésame leur permettant d'accéder au vaccin, comme ce fut le cas à Rosemère cette semaine. La peur paralyse la colère, la sainte colère sans laquelle rien ne bouge, rien ne progresse. Il y a quelque chose d'intolérable à voir ces files de gens dociles, parents ou personnes à risque, attendre cinq, six ou sept heures au froid. Aucune révolte, des protestations individuelles, certes, mais sans conséquence, et une acceptation fataliste de l'inacceptable. Pendant ce temps, d'autres sortent des centres de vaccination, parfois de garages désaffectés ou d'un Stade olympique (quel visionnaire que ce Denys Arcand des Invasions barbares), béats d'avoir été vaccinés sans trop attendre et transformés en prosélytes du système «efficace».

Et que dire du climat de délation en train de se répandre en référence à l'incident Claude Dubois, qui n'a pas compris que la notoriété n'était pas une catégorie à risque et ne mettait pas à l'abri des files d'attente comme dans les restaurants ou les théâtres? La frustration des gens qui subissent les attentes ne justifie aucunement les dénonciations d'individus arnaqueurs. Le climat délétère nous fait comprendre que la société québécoise dotée d'un système politique moins démocratique retrouverait les mêmes réflexes de délation que dans les dictatures de gauche comme de droite.

Riposte dénonciatrice

Les fins-fins, les ratoureux, les mauvais citoyens et les «au-dessus de la plèbe» qui ont réussi à passer à travers les mailles du système grâce à leur visibilité publique, leurs conseils d'administration ou leurs réseaux de «débrouillards» affichent un comportement civique et humain haïssable, mais la riposte dénonciatrice peut s'avérer socialement plus dangereuse.

Les Québécois aiment se montrer comme les plus turbulents des Canadiens. Les plus revendicateurs, les plus contestataires aussi. Mais le spectacle auquel on assiste depuis le début de cette campagne de vaccination infirme ce stéréotype. C'est la peur et la soumission qui ont marqué notre histoire passée. C'est la résignation qui fut longtemps un frein au progrès social avec les risques qu'il supposait. C'est la peur qui nous a enfermés dans le silence durant de longues décennies d'une hibernation nationale. C'est la peur et non la force de conviction qui explique les résultats des deux référendums, celui de 1995 en particulier. C'est la peur de l'autre, du jugement de l'autre, du rejet par l'autre, qui explique le glissement sans frein vers la rectitude politique qui empoisonne la qualité de nos débats publics.

Longtemps nous nous sommes reconnus dans l'enfant bouclé, le mouton à ses pieds du défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Un 24 juin, le mouton blanc fut remplacé par un noir. Quelques années plus tard, l'enfant blond céda sa place à un saint Jean-Baptiste adulte, noir barbu, sans mouton. Ce processus de libération fut hautement symbolique et salutaire.

La résignation québécoise qui s'est installée depuis plusieurs années devant la dégradation de l'efficacité du système de santé atteint cette fois un sommet. Pénurie de vaccins, ratés dans l'organisation, peu importe. «Toé, tais-toé!», disait Maurice Duplessis. Il semble bien qu'on s'en souvienne encore.
11 commentaires
  • Sophie Maheu - Abonné 14 novembre 2009 00 h 07

    Très juste !

    Je me faisais la même réflexion ces dernières semaines après avoir vu un bon peuple refuser un vaccin à 80% et virer boute pour boute comme on dit en 24h après la mort d'un jeune de Toronto alors qu'il y a eu plusieurs morts depuis plus de 6 mois. Peureux comme ça tu avales n'importe quelle couleuvre comme accepter de baisser son salaire de 20% par exemple ou paver ses rues à grands frais par la mafia entre deux élections.Un petit référendum négatif avec ça. Et la résignation donc ! On a beau qualifier les Français de râleurs mais ils bougent et s'activent drôlement plus que nous ces dernières années. Nos cultivateurs et nos militants syndicaux auraient peut-être intérêt à les regarder résister et se battre pendant qu'on prend nos marches de santé. Je vois et entends aussi ces brefs témoignages d'impuissance devant des pompes à essence ou des file d'attente ou toute autre annonce de mauvaise nouvelle. Ça fait pas des enfants forts ça Madame, en tout cas pas un peuple fort. La reconnaissance de la nation québécoise dans ce contexte m'a tout l'air d'avoir été faite à titre posthume.

    Robert Lachance

  • Geoffroi - Inscrit 14 novembre 2009 00 h 25

    Et vous Madame !

    De quel côté êtes-vous vraiment Madame ? Du côté des supposés opprimés de votre nation ou du côté des biens pensants au-dessus de votre nation !

    C'est bien écrit votre texte mais, svp, c'est assez ces admonestations pessimistes. Quelle peur ? Quelle résignation ?

    Agissez que diable : joignez-vous au RRQ, téléphonez à Bolduc. Vous avez de l'influence.

  • Normand Carrier - Inscrit 14 novembre 2009 06 h 34

    Pourquoi la moitié de la population a peur ?

    Je me suis posé la question sur ce phénomène de la peur qui est habité par environ cinquante pourcent de la population ! Toute ma vie et dans mon environnement familiale , cette peur n'existe pas et une confiance sans faille est omniprésente ce qui nous rend apte a prendre des décisions rationnelles . Nous sommes toujours sans complexes face a la vie , optimistes face aux difficultés et trouvont toujours des solutions a tous problèmes !
    J'observe comme madame Bombardier que plusieurs de mes concitoyens sont vulnérables , peureux et poltrons dans certains cas et n'ont aucune confiance en eux ! Comment expliquer ce phénomène ? Une partie vient surement des gênes que nos aieuls nous ont transmis ....Mais une très grande partie vient de la facon dont tous et chacun furent élevés et les valeurs qui nous furent transmises ....La troisième explication provient de notre capacité a évoluer et a s'améliorer dans un processus continuel ....Certains ont atteint leur viveau d'incompétence et sont devenus des John Doe a trente ans et d'autres progressent toute leur vie en connaissances , en sagesse et en confiance ....
    Ce manque de courage et de confiance sur cette population vulnérable a malheureusement des conséquences sur une société et une nation ! Cela nous amène parfois a s'écraser devant les défis et a accepter l'inacceptable devant un réseau de la santé qui se détériore . Le plus beau et plus grand défi serait de se donner un pays que l'on pourrait faconner selon les priorités et besoins de notre nation . René Lévesque nous a redonné de la confiance mais il en manque encore un peu chez certains mais espérons que la jeune génération aura cette confiance et ce courage.....
    Normand Carrier

  • Catherine Paquet - Abonnée 14 novembre 2009 07 h 54

    Tout le monde en parle... que voulez-vous d'autre?

    Il fallait bien qu'une chronique ou deux porte sur la vaccination. Puisque tout le monde en parle. Sauf qu'il aurait fallu dire que ce sont les media, pas les Québécois résignés, qui ont amplifié les craintes des citoyens. Les bons journalistes et chroniqueurs oublient sciemment de rappeler que la crainte est salutaire, mais qu'il ne fallait pas succomber à l'hystérie qu'ils ont crée eux-mêmes. Ils ont oublié de rappeler que chaque année, la grippe saisonnière fait entre 2,000 et 8,000 morts qu Canada, comme l'écrit le pamphlet canadien sur la vaccination. Heureusement, nous sommes loin de ces chiffres. Espérons que nous nous n'y arriveront pas cette année.

  • Martin Dubois - Inscrit 14 novembre 2009 08 h 03

    vos éclaires de lumière !

    Mme Bombardier, chaque fois que vous auscultez l'âme québécoise avec cette sensibilité qui vous distingue, vous accouchez de textes magnifiquement justes, des révélateurs d'une éloquence incomparable. Comme celui-ci. Votre texte de ce matin me rejoint viscéralement parce qu'il touche à une vérité profonde, de ce type de vérités qui sont au-delà des faits et des opinions. De ce type de vérité qui capte l'être collectif dans son essence et sa globalité.
    Quand ça vous arrive, vous me faites vivre quelque chose plutôt que de me faire réagir.
    Vous ne touchez alors pas à la même partie de moi que celle qui est touchée habituellement quand je lis une chronique.
    Non. Quand vous publiez des textes comme celui d'aujourd'hui, il me semble que votre point de vue est davantage au-dessus des choses, qu'il a plus de recul tout en étant plus vibrant. Je suis persuadé que vous devez vous-mêmes sentir la différence. Mme Bombardier, si vous pouviez nous transmettre plus souvent ce type de textes-reflets de nous-mêmes, je pense que vous nous aideriez, avec le temps, à approfondir cette nécessaire réflexion sur notre identité québécoise profonde, sur ce mal collectif qui nous dévore, et qui malgré tout ce qu'on dit depuis 1995, n'est absolument pas résolu. À part vous, je ne vois pas très bien qui d'autre pourrait nous aider à nous découvrir tels que nous sommes vraiment; Un peuple qui ne se comprend pas.