Essais québécois - La Conquête sous toutes les coutures

La guerre de la Conquête est le grand moment de notre histoire. Avant elle, nos ancêtres étaient des Français en voie de se canadianiser. Après elle, ils étaient des sujets britanniques de deuxième zone.

«Le sentiment de supériorité ne s'est jamais dédit et n'a jamais cessé de caractériser l'attitude des Canadiens de langue anglaise vis-à-vis les Canadiens français, écrivait Pierre Elliott Trudeau en 1962. [...] En matière sociale et culturelle enfin, le nationalisme canadien-britannique s'exprima tout simplement par le mépris: des générations entières d'anglophones ont vécu dans le Québec sans trouver le moyen d'apprendre trois phrases de français.»

Parle-t-on ici d'histoire ancienne? Ce n'est pas l'avis de l'historien Charles-Philippe Courtois. «Cet événement, écrit-il, est déterminant pour comprendre le Québec d'aujourd'hui, son poids démographique, sa culture et ses institutions influencées par le monde anglo-saxon, certains traits encore prégnants de la mentalité québécoise et les limites du pouvoir d'autodétermination des Québécois.»

En publiant La Conquête. Une anthologie, Courtois veut «offrir un panorama récapitulatif des interprétations concurrentes et des représentations littéraires notables que cet événement a suscitées à travers l'histoire du Québec, aussi bien qu'ailleurs en Occident». On retrouve donc, dans ces pages, certains classiques de l'historiographie québécoise et canadienne-anglaise, de même que des textes plus rares de grands auteurs français (Voltaire, Chateaubriand, Michelet) et d'historiens britanniques et américains. Cette anthologie nous offre donc la Conquête sous toutes les coutures et s'avère passionnante.

En introduction, Courtois propose une solide mise en contexte de l'événement — cette guerre de la Conquête, en effet, s'inscrit dans le cadre général de la guerre de Sept Ans et ne sera pas étrangère aux révolutions américaine et française qui suivront, de même qu'à la consolidation de l'Empire britannique — et conteste certaines idées à son sujet. Selon lui, par exemple, la thèse de l'abandon du Canada par la France est inexacte (c'est plutôt la stratégie maritime de la métropole qui serait en cause) et la thèse selon laquelle il faudrait presque remercier les Britanniques de nous avoir apporté l'industrialisation au XIXe siècle n'est pas plus juste. La Belgique et la France ont montré qu'il n'était nul besoin d'être anglophone pour prendre ce train.

Querelles d'interprétation

Les querelles d'interprétation au sujet du déroulement de la guerre comme tel trouvent bien sûr une place dans cette anthologie, mais ce sont, encore une fois, celles qui concernent les conséquences de ce bouleversement qui retiennent surtout l'attention. «L'utilité d'une entreprise historique, écrivait Guy Frégault, ne se juge ni aux émotions qu'elle donne ni aux soulagements qu'elle procure, mais à la valeur des éclaircissements qu'elle fournit.» Or ces derniers, c'est le moins qu'on puisse dire, ne concordent pas souvent d'un historien à l'autre.

L'interprétation «loyaliste» des auteurs de l'école historique de Québec se caractérise par un antinationalisme québécois militant sous le couvert de la science. L'abbé Arthur Maheux relativise le choc de la Conquête et accuse le nationalisme québécois d'être responsable de la marginalisation des francophones au sein du Dominion. Jean Hamelin affirme que «l'absence d'une vigoureuse bourgeoisie canadienne-française en 1800 apparaît ainsi comme l'aboutissement du Régime français, non pas comme une conséquence de la Conquête». Les Français, en d'autres termes, n'auraient pas le sens des affaires. Fernand Ouellet ira dans le même sens: l'infériorité économique des Canadiens français n'est pas attribuable à la domination anglaise, mais à la mentalité néo-française, «mal adaptée au capitalisme», résume Courtois. Marcel Trudel, enfin, chantera les bienfaits libéraux de

la Conquête.

Même les historiens canadiens-anglais ne vont pas aussi loin dans la critique des conquis. Ramsay Cook décrit la Conquête comme une «tragédie» et rappelle les volontés assimilatrices des conquérants. Arthur Lower reconnaît que ces derniers peuvent se faire haïr ou tolérer, mais «ne peuvent se faire aimer». Lucide, il ajoute que, «tant que les Français seront français et que les Britanniques seront britanniques, le souvenir de la Conquête et ses conséquences persisteront». Il faudrait, selon lui, que tous deviennent canadiens pour surmonter ces divisions. «On peut se demander, note Courtois, lequel des deux [peuples] se fondrait dans l'autre.»

Parrainés, à l'origine, par Lionel Groulx, les auteurs de l'école historique de Montréal, dite nationaliste, s'opposent radicalement à leurs collègues de Québec. Maurice Séguin insiste sur «l'esprit commercial et d'entreprise des Canadiens» d'avant la Conquête et montre que c'est cette dernière qui les a «refoulés dans l'agriculture». Frégault décrit un «peuple que le commerce avait formé». «Voilà maintenant, écrit-il, les Canadiens qui se replient sur le sol et qui, lorsqu'ils rentreront dans les villes, y reviendront comme des immigrants.» Michel Brunet, lui, développe la thèse de la décapitation sociale: la Conquête exclut les Canadiens de l'époque des pos-tes de pouvoir.

Magnanimes, les conquérants? Peut-être, mais seulement dans la mesure où les vaincus se tiennent tranquilles, à l'exception de quelques rois-nègres. À moins de considérer que le pouvoir, pour toutes sortes de raisons douteuses, n'est pas pour nous, ou encore que nous n'en avons pas besoin puisque les nouveaux maîtres sont sympathiques, les thèses de l'école loyaliste ne font pas le poids devant les thèses de l'école nationaliste.

D'hier à aujourd'hui

Qu'en est-il aujourd'hui? Les Québécois sont-ils encore conquis? La Révolution tranquille, écrit Courtois, a permis un «redressement national». La subordination socio-économique d'hier n'est plus et le Québec dispose d'un pouvoir provincial relativement étendu. Les attributs de la souveraineté continuent toutefois de lui échapper et la nation québécoise a de moins en moins de poids, notamment démographique, dans l'ensemble canadien.

Sur le plan des mentalités, les Québécois, au Québec même, «ne se comportent pas toujours comme une majorité chez elle mais comme une minorité ethnique», notamment en matière linguistique et dans la gestion de l'intégration des immigrants.

Cette riche anthologie con-tient une vérité que nous avons parfois la faiblesse d'oublier: il n'y a pas de fatalité en histoire et en politique. On peut se relever d'une défaite et renouer avec une victoire qui n'a rien d'une vengeance, mais tout du désir d'une vie nationale pleine et entière.

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4 commentaires
  • Marc A. Vallée - Inscrit 7 novembre 2009 08 h 09

    Le rôle de Trudeau

    Il est ironique que vous introduisiez votre article par une citation de Trudeau. Celui-ci, par l'acte constitutionnel de 1982, a figé le processus du Canada au lieu de le faire évoluer. Comment réconcilier anglophones et francophones alors que tous sont soumis à la couronne britannique? Pourquoi Trudeau a-t-il fait une courbette derrière la reine? Comment comprendre l'aversion des québécois pour la couronne britannique sans passer par la conquête?

  • Geoffroi - Inscrit 7 novembre 2009 11 h 53

    Aujourd'hui Québec

    Je connais un éminent historien de l'école de Québec qui a voté oui au référendum de 1980. Comme quoi certains historiens dits "loyalistes" - ce mot, selon moi, n'a pas lieu d'être dans votre texte - peuvent changer d'idée.

  • Zach Gebello - Inscrit 7 novembre 2009 13 h 02

    Faux !

    Le grand moment de notre histoire est la fondation de notre nation, de notre peuple, les Canadiens, bien avant la conquête britannique.

    C'est pareil pour tous les peuples.

  • SHL - Inscrit 10 novembre 2009 23 h 37

    L'historique sentiment de supériorité anglais ...

    ... est notamment celui de la supériorité littéraire d'un Hamlet de Shakespeare et de la supériorité historique de fait d'un "Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais" ! Rien de neuf sous le soleil !

    Sinon, on semble encore mal comprendre ce que pouvait comprendre le Trudeau du déroulement d'une histoire politique au Canada ! Nos nationalistes qui tombent parfois encore trop facilement et trop souvent dans le piège de la victimisation et du ressentiment pourraient bénéficier d'une relecture des écrits de Trudeau. Merci donc à M. Cornellier de proposer un autre regard de la pensée politique et historique de Trudeau, encore trop incompris et méconnu par certains, par le choix de cette citation de lui de son texte de 1962.