Le choix du président

Ce n'est pas que Montréal ressemble à New York. Même pas après dix jours sans sortir des collines boisées, même pas à la gare centrale d'autobus pleine de tribus dispersées et des sonorités de l'espagnol, même pas (mais déjà un peu plus) au Fameux, où je perçois la brève lueur de reconnaissance derrière l'amicale salutation de l'homme qui s'active à la caisse: devenir un habitué du Fameux fait partie de mon plan de carrière depuis au moins quatre ans.

Le Fameux et sa culture urbaine, sa faune du dimanche soir, ses couples âgés et râleurs qu'apostrophe joyeusement un serveur faussement bourrasseux. Ses personnages. Au comptoir, cette femme incroyable perchée sur le tabouret comme un Modigliani peint un jour de migraine; une longue poupée désarticulée pour laquelle j'invente aussitôt cette antimode: le look okapi.

Ce n'est pas New York même avec les quatre gars qui soignent leur allure de petits gangstarappers dans un box du fond, le Noir replet avec le diamant à l'oreille, le Blanc tatoué de l'épaule au poignet qui fait revenir deux fois le serveur pour le semoncer avec autorité parce que, man, le ketchup, ça va par-dessus la moutarde, pas en dessous! Le Fameux est presque plein et, pourtant, je suis le seul à jeter un coup d'oeil à l'écran branché sur RDS, le seul à réagir quand le vieux Brett Favre s'immobilise pendant une éternité au coeur de la mêlée, timonier dans l'oeil de l'ouragan, puis décoche calmement le boulet qui atteint son receveur en pleine course à trente verges, le seul, dis-je, à aspirer, les yeux levés au mur, cette essence concentrée des après-midis d'automne, la couleur et le mouvement, le suc du jeu, la sueur des hommes sur un terrain de football. Je regarde autour de moi le défilé des plateliers sur les trottoirs qui partent du carrefour. Je me sens comme un agent secret venu capter des signaux émis d'une autre planète.

La semaine d'avant, un samedi, le jeu pas mal moins intéressant de l'équipe locale pointait déjà vers une autre fin de saison en queue d'alouette, avec finale de la coupe et écrasement prévu devant un club de l'Ouest, et c'est pourquoi je lisais Philip Roth, à deux tables de là, et c'est pourquoi, peut-être, j'avais un pied à New York et l'autre à Montréal.

Une impression qui s'est encore accentuée quand, quelques jours plus tard, j'ai commencé le livre de Joseph O'Neil, Netherland, lequel, aux États, fi du club de lecture d'Oprah! a eu droit au bon mot du président Barack Obama, dont on a fait grand cas. La chose n'est pas si courante. Stephen Harper peut bien refuser les leçons de notre auteur de fabliaux co(s)miques, reste qu'on l'imagine mal citer autre chose qu'une version allégée du Petit Prince. Jack Kennedy avait surpris Norman Mailer en lui disant avoir lu son Parc des cerfs (certes, pas le plus connu de ses ouvrages) et Mailer était trop content de le croire. Ensuite, et à moins de me tromper, l'histoire des interactions entre la littérature et la présidence américaine accuse de grands trous. Reagan était incapable de lire un rapport de trois pages sans cogner des clous, alors imaginez un roman. Et est-ce parce que Bill Clinton invitait Fuentes et García Marquez pour le lunch qu'il faut automatiquement en conclure qu'il les avait lus? Il leur préférait, je crois, Michael Connelly... De la grotesque quête de respectabilité «culturée» de son successeur, on peut dire deux choses: George W. Bush n'était pas François Mitterrand, et ses aides ont fait, avec L'Étranger de Camus, un travail de briefing honnête, sans plus. «L'histoire d'un Blanc qui tire sur un Arabe», c'est en gros ce qu'avait retenu, de la fameuse écriture blanche, le Commandant en chef.

Et maintenant, Obama. Littérateurs de tous les pays, réjouissez-vous! Car Netherland est un beau grand roman. On y trouve une qualité, un rapport contenu-contenant qui évoquent le meilleur Delillo, le meilleur Doctorow. C'est l'énergie baroque de New York saisie sur le vif, la formidable concentration de désirs dans un espace fou raide, où s'applique la loi de la Grosse Pomme: tout ce qui peut arriver va arriver d'une manière... ou d'une autre. Et si une seule image peut parfois être le compas sur la pointe duquel semble tourner tout le sens d'une oeuvre (Cotnoir de Ferron se résume pour moi à un chevreuil qui regarde le pont Jacques-Cartier), dans Netherland, il faut que ce soit ce pêcheur à la mouche qui teste régulièrement des cannes devant une boutique d'articles de sports de Manhattan, planté au bord du trottoir, balançant en plein trafic les courbes gracieuses de la soie au-dessus des files compactes de taxis jaunes. «Il devenait possible, écrit O'Neil, dans la douce hypnose induite par le vol récurrent de la ligne, de visualiser la 23e Rue Ouest comme une rivière à truites.»

Bien plus qu'un clin d'oeil à toute une tradition littéraire imprégnée d'horizons sauvages et de pêche à la mouche, on dirait la nature même du rêve new-yorkais: la quête primitive qui produit de la beauté, une prédation où le style le dispute à la proie. Et du style, O'Neil en a. On ne peut pas dire qu'il pêche à l'asticot: «J'étais déchiré entre une détestation ridicule de cet ectoplasme hivernal obstiné et une tendresse tout aussi ridicule, stimulée par la bataille menée par ce corps solide contre les forces de la liquéfaction.» Placé lui aussi devant un tas de neige qui fond, Proust aurait pu écrire la phrase qui précède. Mais il n'aurait certainement pas fait preuve de la retenue exemplaire et de l'humour pince-sans-rire qui illuminent le clin d'oeil suivant: «Rachel et moi avons un jour croisé Monica Lewinsky. Elle marchait dans une rue du Meatpacking District.»

Ce Meatpacking... Du coup, je repense à mes Packers, là-bas, à la Baie-Verte. Grand-papa Hamelin ne comprenait rien au football. Moi, j'ai mis tout un après-midi de gueule de bois, dans une chambre d'hôtel de Québec, à décoder le rugby. Et grâce à Joseph O'Neil, je connais maintenant un peu mieux le cricket, qui devient, dans son roman, la métaphore d'un retour au rêve américain original, contre la civilisation de l'argent sale et des casinos.

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Netherland

Joseph O'Neil

Traduit de l'anglais par Anne Wicke

Éditions de l'Olivier

Paris, 2009, 297 pages

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