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Le premier roman de la jeune Montréalaise Olivia Tapiero vient de se voir attribuer le prix Robert-Cliche 2009.
Photo: Olivier Hanigan Le premier roman de la jeune Montréalaise Olivia Tapiero vient de se voir attribuer le prix Robert-Cliche 2009.

Le premier mérite du livre d'Olivia Tapiero, prix Robert-Cliche 2009 du premier roman, est de pousser aux limites de l'intolérable la souffrance et le désespoir de son antihéroïne. Une jeune fille, dans une chambre d'hôpital. Elle se réveille. Elle n'est pas morte. Elle n'est pas morte et elle enrage: qui l'a ramenée à la vie? De quel droit?

Les Murs, premier roman d'une jeune Montréalaise âgée de 19 ans qui vient de se voir attribuer le prix Robert-Cliche 2009, commence là-dessus. Suicide raté, désir irrépressible de recommencer. Saisissant début.

Incroyable, quand même. À peine refermé le dernier roman de Nelly Arcan, Paradis clef en main, on ouvre le premier roman d'Olivia Tapiero et on retombe dans le même moule, la même détestation de soi, du monde.

Sauf qu'ici c'est d'une adolescente, et non d'une femme de 30 ans, qu'il s'agit. Une adolescente qui sera prise en charge par une armée de spécialistes, qu'on va suivre en internement pendant des mois. Et qui, à la fin, pourrait bien recommencer. On ne sait pas...

Ce qu'on sait, c'est que celle que ses médecins qualifient de «suicidaire+++» et que ses parents aimants ne savent plus comment aider ne veut pas être sauvée. Elle s'automutile, à répétition. Elle vomit toute nourriture, s'enferme dans l'anorexie, la folie.

Elle finira quand même par jouer le jeu, d'une certaine façon. Elle n'a pas d'autre choix. Entendre qu'elle acceptera petit à petit les soins qu'on lui prodigue. Pour pouvoir enfin sortir, être libre. Libre de recommencer, de se tuer, de «crever en paix».

Ça revient en bou-cles, comme un leitmotiv: «Je veux mourir, il faut que je meure.» C'est une obsession de tous les instants. Mourir pour tuer ce monstre à l'intérieur d'elle-même qui la nargue, qui a pris sa place, la place de son corps, de ses pulsions. Plus de désir, aucun.

Impossible d'en venir à bout, le mal de l'âme la ronge. Pourquoi? On ne le saura pas. C'est le comment qui a toute la place ici. Inutile de tenter une explication, personne ne comprendrait, de toute façon.

C'est ce qu'elle dit: «Je déteste parler du suicide. Les gens ne comprennent pas pourquoi les autres veulent mourir. Ce n'est que quand ils le sentent eux-mêmes qu'ils voient que ce n'est pas explicable, pas par les mots. J'ai cessé de vouloir leur faire comprendre, les mots ne veulent plus rien dire depuis longtemps.»

Très fort, très troublant comme récit. D'autant plus qu'on est vraiment dans la tête, dans le corps de cette écorchée vive coupée d'elle-même, du monde, cette emmurée vivante qui se refuse à toute émotion, à toute affection, s'interdit les larmes, résiste à la moindre petite parcelle d'espoir.

Dure, tellement dure avec elle-même, cette fille. On a peine à imaginer comment quelqu'un peut se détester à ce point: «Le soleil se couche, je ne le remarque même pas, je n'ai pas le droit de penser ou de parler, sinon ça déborderait, il ne faut pas déborder. Je me fais de petites lois à suivre, rentrer dans le moule, dans le masque, ne pas se montrer, ne pas pleurer, rester cynique, il ne se passe rien, c'est bientôt fini.»

Le ton est juste, jamais forcé. Mais l'intensité finit par retomber. L'impression de tourner en rond au bout d'un moment. Que ça n'ira pas plus loin. Qu'il n'y aura plus rien de neuf. Puis le récit retrouve son allant, revient nous chercher, dans les dernières pages, enfin.

Quelque chose manque. Quoi? Une profondeur de champ, peut-être. Un souffle. L'écriture, terre-à-terre, con-crète, est efficace, certes. Mais dépassée, surpassée par la force du propos, dirait-on.

Reste que l'auteure sait comment créer un climat. Elle sait aussi donner vie à toutes sortes de personnages, autour, qui demeurent un peu en creux, en retrait, mais auxquels on s'attache. Les parents de la suicidaire notamment, qui sont dépassés par les événements. Et dont on sent bien le désarroi.

Le premier mérite du livre d'Olivia Tapiero, si on peut parler de mérite dans un cas comme celui-là, c'est de pousser aux limites de l'intolérable la souffrance, le désespoir de son antihéroïne. On est dans le tunnel, dans le noir, avec elle. On entre vraiment dans les moindres détails des épreuves qu'elle traverse, qu'elle s'inflige.

Reste l'image, en suspens, d'une jeune suicidaire, qui continue à nous hanter. «Une fois qu'on a vécu le plaisir d'être mourante, la vie semble d'une platitude étonnante. Le seul élément qui intensifie notre existence devient notre passé.»

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