Un bandeau rouge sur la jaquette

Ça vous change le cours d'une carrière: les ventes à l'étranger, le renom, l'ego, tout ça. Un bandeau rouge sur la jaquette, un vertige. À Dany Laferrière, le prix Médicis, pour L'Énigme du retour, publié chez Grasset, son meilleur roman à ce jour, scandé comme un poème, des haïkus, une épure...

Après le Goncourt à Trois femmes puissantes de Marie NDiaye, on se dit que la France s'ouvre aux autres cultures, cette année un peu plus. Dany Laferrière, aux multiples points d'ancrage entre le Québec et Haïti, récoltait un succès d'estime là-bas. Le voici consacré, lui qu'on sentait devenir désenchanté.

Il n'y a rien comme les bouquins qui suivent les promesses d'un auteur de ne plus écrire: «Plus de romans, fini!» Après Je suis un écrivain japonais, L'Énigme du retour a poussé de l'autre côté de la panoplie littéraire, condensé, puissant, émouvant, à nu. Encore les mêmes thèmes identitaires: l'exil, la dictature, l'enfance, les ponts entre le Québec, les États-Unis et Haïti, revisités 19 romans plus loin, avec la part du vrai et du faux qu'il peut seul découdre. Mais cette beauté formelle... Appelons ça un roman de maturité.

Dans L'Énigme du retour, il aborde la mort du père en exil, à peine connu, ombre difficile à aimer, impossible à oublier. Très québécois comme thème, au fait, la quête du père... «Aujourd'hui, la glace m'habite presque autant que le feu», écrit-il. Un pas ici, un pas là-bas, et une poussée ailleurs.

À la fois profond et mondain, tiraillé, avec une voix qui laisse poindre une fureur mal enfouie, une écriture qui la maîtrise et la canalise, cette fureur-là: Dany Laferrière. «J'écris, et si vous aimez ce que j'ai écrit, j'apparais», dit-il. Le voici donc en filigrane.

On le retrouve, au fait, dans un film de Pedro Ruiz lancé aux prochaines Rencontres internationales du documentaire de Montréal, à la mi-novembre, avant de prendre l'affiche au cinéma Parallèle. Ça s'intitule La Dérive douce d'un enfant de Petit-Goâve. Le cinéaste y a suivi l'écrivain ici et là, en Haïti, au Québec, en France, à New York, avec les inévitables témoignages de ceux qui le côtoient et de ceux que lui-même admire. Un joli film, qui jongle parfois avec l'esthétique bédé, mise sur l'humour, mais laisse l'homme parler, ce qu'il sait faire si bien.

L'écouter confère encore son plus grand charme à ce film-là. «On écrit à cause d'un manque, d'un trou», dit-il. Sur le sol d'Haïti, les images du documentaire nous le restituent plus serein qu'ailleurs au monde. Drôles, aussi, les images d'archives en 1985, au moment du lancement de Comment faire l'amour... sur le plateau de Denise Bombardier, qui n'ose en lire des bouts tant elle trouve ça osé, devant le jeune auteur goguenard. Deux jours plus tard, il gérait sa gloire comme un vieux pro. Vingt-cinq ans ont passé. Survient le Médicis...

Tant de gens ont voulu lui coller des étiquettes en escalier. Il a dû se sentir comme Elvis Gratton tentant de décrire un Canadien français. En implosion identitaire.

Auteur québécois d'origine haïtienne, Caribéen désormais publié et primé en France, de langue maternelle créole mais francophone de plume, et quoi encore? Ça l'emmerde d'avoir à trouver sa case définie. Il préfère les rayons où se côtoient Jorge Luis Borges, Victor-Lévy Beaulieu et l'auteur haïtien Frankétienne. «Un écrivain, c'est d'abord sa bibliothèque», déclare-t-il à raison. Les liens littéraires sont aussi forts que ceux du sang. Un écrivain, c'est un écrivain. Et ses récits autobiographiques, toujours un peu fictifs. Sinon, à quoi bon écrire?

Devenue mythique, la chambre minable du square Saint-Louis où il écrivait Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, entre deux filles et trois discours échevelés. Un titre accrocheur qui a tellement frappé les esprits que Laferrière avoue avoir créé une oeuvre entière pour le faire oublier. En pure perte, jusqu'ici. De nouvelles voix s'élèveront demain pour lui demander: mais enfin, qu'avez-vous voulu dire par là? Il ne le saura plus lui-même et grincera des dents. L'Énigme du retour a beau être un grand livre, dont les accents rappellent parfois ceux du Martiniquais Aimé Césaire, côté titre, ce n'est pas l'explosion.

Autant lui préférer celui doux-amer de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?. Pour l'ambiguïté féroce et la musique.

Qui voyage beaucoup sait bien qu'on aiguise ses racines en les frottant à celles des autres. Apatride et enfant éternel de Petit-Goâve et de la grand-mère Da, dont on a tous l'impression de connaître l'odeur du café et la chaleur des bras, Dany Laferrière, Japonais aussi, à tout prendre, comme le voulait son livre précédent, lui qui lisait Mishima à Port-au-Prince. Pourquoi pas Japonais? Même si des Nippons le prennent au mot et le traitent d'imposteur, comme il le raconte dans le documentaire. Ben voyons! Montréalais et de plus en plus Français, par le style. On a l'impression qu'on va le perdre et que, d'exil en exil, il finira là-bas sous un bonnet d'académicien. Souhaitons-lui de garder la bougeotte. Allez, bravo!


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Mille adieux respectueux à l'anthropologue Claude Lévi-Strauss. Lui qui écrivait en 1955, dans son maître livre Tristes tropiques, récit de ses rencontres avec des tribus indiennes brésiliennes au bord du gouffre: «Ce que vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.» Quelle phrase!

Et à survoler la planète, à voir les premiers peuples danser pour les touristes et leurs langues disparaître, à regarder les forêts rétrécir et les déserts gagner du terrain, allez trouver mieux à dire que lui cinquante ans plus tard. Alors, on ressort Tristes tropiques de sa bibliothèque pour le relire dans l'avion. D'escales en correspondances, me voici d'ailleurs rendue à Manaus, au Brésil, au festival du film Amazonas, à vocation environnementaliste, aiguisant mes racines en les frottant ailleurs, songeant à la suite du visionnaire disparu: «Ce que vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure...», etc.


otremblay@ledevoir.com

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