Pour une politique de restauration des lacs

Dans un rapport publié récemment, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) recommande d'autoriser la Régie intermunicipale de restauration et de préservation des Trois-Lacs à utiliser une drague hydraulique pour nettoyer ce plan d'eau de plus en plus obstrué, voire congestionné par les rejets et les mauvaises pratiques des municipalités de ce bassin versant. Cette régie réunit les municipalités de Tingwick et Saint-Rémi-de-Tingwick dans la MRC des Sources, ainsi qu'Asbestos et Wotton dans la MRC d'Arthabaska.

Cette régie veut utiliser une drague hydraulique pour aspirer une douzaine d'herbiers et de zones de sédimentation où la terre, les engrais, les pesticides et les plantes qui en profitent provoquent une eutrophisation ou, si l'on veut, un vieillissement accéléré des Trois-Lacs. Pour les résidants, il faut creuser ce lac qui se remplit trop vite! Le plan de dragage s'échelonnerait sur trois ans. En tout, 164 000 m2 seraient dragués, ce qui sortirait du lac 29 000 m3 de sédiments, l'équivalent de 3000 camions à neige de 10 tonnes! Toute cette terre serait déposée après décantation dans deux sablières, une facture de 1,5 million pour effacer les traces de la mauvaise gestion des rejets municipaux et agricoles, et de la non-conformité chronique de tout le monde aux normes sur les bandes riveraines. Les mêmes municipalités ont plaidé que le respect immédiat de ces règles, pourtant en vigueur depuis 1987, serait trop difficile à faire appliquer!

Le commissaire Qussaï Samak, qui avait autorisé le projet Rabaska, estime que les besoins de l'économie régionale et ceux de l'environnement justifient la réalisation de ce projet «dans la mesure où il satisfait à certaines conditions et se conformerait à un encadrement particulier sur les plans technique et scientifique».

D'abord, dit-il, il est «impératif» d'intégrer ce projet dans le plan directeur de l'eau du vaste bassin versant du lac. Il précise que «l'élaboration préalable» de ce plan — et non sa réalisation préalable — devrait «être une condition sine qua non à l'autorisation du projet» afin d'amorcer une «réduction considérable» des apports sédimentaires et fertilisants, notamment par une naturalisation accrue des rives — c'est-à-dire commencer à respecter la politique de protection des rives par des bandes riveraines! — par de saines pratiques d'aménagement des espaces verts et par la «sécurisation» des installations septiques (dont les municipalités ignorent généralement si elles sont conformes à leurs normes, faute de relevés et d'inspection systématiques).

Le rapport du BAPE détaille ensuite les modalités de réalisation du projet, dont il propose l'étalement pour pouvoir mieux mesurer l'impact et les «effets pervers» possibles du dragage. Il propose par ailleurs aux communautés riveraines de se doter d'un code de conduite «dans un premier temps» — plutôt que d'imposer une réglementation — en matière d'utilisation des embarcations motorisées, les principales responsables du brassage des sédiments et de l'érosion des rives du lac avec le déboisement face aux chalets.

Ce rapport constitue à plusieurs égards un recul par rapport à la jurisprudence créée en 1984 par un autre rapport du BAPE, qui portait cette fois sur la pertinence de construire un seuil pour rehausser les eaux du lac Noir à Saint-Jean-de-Matha. Cet autre projet visait à contrer le remplissage du lac par un relèvement de son niveau plutôt que par un dragage.

Le vice-président du BAPE à l'époque, Me Michel Yergeau, avait recommandé de construire le seuil proposé si on endiguait d'abord l'érosion des berges sur les terrains déboisés des riverains, si on obligeait ces derniers à se doter préalablement de fosses septiques conformes aux normes, si on réduisait l'utilisation des embarcations à moteur, pour ne préciser qu'une partie des mesures «préalables».

«Des décisions sur ces matières, écrivait-il, sont essentielles et doivent précéder ou accompagner la construction d'un seuil, à défaut de quoi le lac Noir continuera à se dégrader sans que les solutions aux véritables problèmes soient adoptées.»

Devant de telles exigences, la municipalité a refusé d'aller de l'avant et les riverains du lac Noir ont refusé, comme le recommandait le BAPE, de payer l'essentiel de la facture du barrage. Mais il y a quelques années, les riverains ont profité d'un conseil municipal moins vigilant sur le plan de l'environnement pour remettre le projet à l'ordre du jour. Les pressions ont été telles sur ceux qui souhaitaient un débat public sur ce projet qu'aucun n'a osé — deux me l'ont confirmé personnellement — adresser une demande d'audience au ministre de l'Environnement.

Comme il fallait s'y attendre, le ministère a autorisé la construction d'un véritable seuil plutôt qu'une retenue sous forme d'enrochement qui aurait laissé passer l'eau et les poissons. Ce sont les poissons, à qui on a coupé la route faute de passe migratoire, qui ont payé pour l'ineptie des humains de l'endroit. Et cette fausse solution environnementale a été autorisée sans que les mesures préalables recommandées par le commissaire Yergeau aient été réalisées. Autres temps, pires moeurs. Les gros moteurs continuent d'écumer ce lac, brassant les sédiments et déracinant les algues, qui peuvent ainsi se reproduire ailleurs. La plupart des parterres continuent de cracher de la terre, des engrais et même des pesticides, sans bande riveraine réglementaire et étanche. Pour en remettre, le ministère s'apprête même à autoriser la construction d'un centre de traitement de boues de fosses septiques dans la plaine inondable en amont du lac du côté de Saint-Damien. Dans 20 ans, on n'aura qu'à remonter le barrage une fois de plus...

Le rapport sur les Trois-Lacs présente deux failles majeures qu'une politique de restauration des lacs devrait rapidement mettre de l'avant avant que ce genre de projets se multiplie par voie de précédent. Les plans correcteurs doivent être réalisés avant que des travaux soient entrepris dans un écosystème, ce qui permettrait d'en limiter la portée à l'essentiel. De plus, tous les travaux correcteurs devraient être calibrés en fonction de la capacité d'absorption du lac, ce que le rapport omet d'exiger comme le veut la logique la plus élémentaire du développement durable, dont le BAPE dit s'inspirer. Le dossier du lac Noir a démontré que le ministère préfère donner un rapide feu vert à de nouveaux monuments à la gloire du béton et aux opérateurs de grosses bébelles plutôt que de restaurer plus lentement en réanimant les fonctions naturelles d'un lac. Et comme les plans directeurs de l'eau n'ont pas force de loi, leur simple élaboration ne donne qu'une protection sur le papier. Un plan de restauration devrait couronner les efforts d'une prise en charge effective d'un bassin versant. Le reste ressemble à un concert de voeux pieux, suivi 15 ans plus tard de larmes de brochets.

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