L'importance des mots

La 15e édition de Cinemania s'ouvrait hier soir à l'Impérial, sur les images du chouette (et très drôle) cinquième long métrage du Français Emmanuel Mouret, Fais-moi plaisir! Descendant de Molière et de Beaumarchais, enfant de Guitry et de Rohmer, Mouret (Un baiser s'il vous plaît, Changement d'adresse) est un cinéaste pour qui la parole est d'or. Tous ses films sont fondés sur des situations nouées par les malentendus et dénouées par les mots. Celui-ci un peu moins que les autres, puisque c'est l'influence de Tati qu'on devine dans chaque repli de l'image: décors et costumes expressifs, gags physiques chorégraphiés au poil près, intrigue patiente aux développements quasi subliminaux, etc. Dans Fais-moi plaisir!, les corps disent ce que les mots taisent.

Les mots, cela dit, ont une importance capitale à Cinemania. La programmation de sa directrice générale Geneviève Royer est fondée, bien entendu, sur la beauté du langage cinématographique, prioritairement sur la langue d'expression du film. Française, la langue. Pourrions-nous imaginer un festival du film anglophone sans pouffer de rire? Il n'y a du reste qu'aux États-Unis et en France qu'on crée des festivals de films américains. Mais ça, c'est une autre histoire.

Créer un festival de cinéma francophone est en soi un acte de résistance, dans un monde où la langue anglaise occupe la majeure partie du territoire cinématographique défriché. C'est par conséquent très ironique que ça soit une Anglo-Montréalaise, Maidy Teitelbaum, qui en ait eu l'initiative chez nous. À l'heure où le Festival des films du monde amorçait son déclin, elle est arrivée avec cette idée, certes empruntée et elle ne s'en cache pas, d'un festival de films francophones, destiné en premier lieu à un public anglophone, d'où les sous-titres anglais qui sont toujours de mise dans l'événement qu'elle préside.

À ses débuts, le festival comptait très peu de primeurs et montrait aux Anglo-Montréalais des films auxquels le public francophone avait déjà été exposé. Peu à peu, la tendance s'est inversée: plus de primeurs, moins de réchauffé, jusqu'à l'événement que l'on connaît aujourd'hui, et qui repose sur une programmation 100 % inédite au Québec.

L'événement a bénéficié, pour grandir, de l'appui de cinéphiles déçus par le FFM. En même temps, il a bénéficié de la reconnaissance d'Unifrance, organisme voué à la promotion du cinéma français à l'étranger, qui se faisait de plus en plus discret au FFM, concentrant ses énergies sur son concurrent torontois. La force de cet appui n'est pas non plus étrangère au déclin du cinéma français, observé sur nos écrans, sous l'assaut de notre cinéma national. Un phénomène observé à l'échelle mondiale. Là où le cinéma français occupait la deuxième place dans la plupart des territoires (derrière le cinéma américain), il occupe désormais la troisième, détrôné un peu partout par les cinémas nationaux.

En d'autres mots, Unifrance est depuis une dizaine d'années en mode «grande séduction». En font foi les festivals de cinéma français qui poussent comme des champignons sur la boule, depuis Sydney jusqu'à Édimbourg, en passant par Tokyo et North Bay, Ontario. Même la France s'est dotée l'an dernier d'un événement du genre, j'ai nommé le Festival du film francophone d'Angoulême, créé par l'ami de Maidy Teitelbaum Dominique Besnehart, producteur entre autres de L'Âge des ténèbres. Le mandat de cet événement, qui tenait en août sa deuxième édition: lancer sur le marché francophone d'Europe les films d'automne, à la façon d'un junket de cinq jours. Pas étonnant que, plus au nord, le Festival international du film francophone de Namur, au mandat presque identique depuis 24 ans, morde la poussière.

Cinemania a au contraire le vent dans les voiles. Sa programmation s'affine, sa notoriété croît, son noyau de fidèles grossit chaque année. On peut seulement «craindre» qu'advenant une recrudescence de la cinématographie française sur nos écrans durant l'année, l'événement perde un peu de sa pertinence. À voir la pauvreté de l'offre cinématographique en dehors des grands centres urbains, ce n'est pas demain la veille.

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