Des tas d'âmes

Le cimetière Père-Lachaise
Photo: Agence France-Presse (photo) Le cimetière Père-Lachaise

Paris — J'écoute le conteux de Saint-Élie, Fred Pellerin, conquérir les Parisiens au théâtre du Rond-Point, en leur expliquant que son village de la Mauricie est terre de légendes, tout le patrimoine bâti sur une ressource surnaturelle. Revêtu de sa fausse candeur rurale et de son pantalon à carreaux, Fred explique: «Tu comprends, Paris, les légendes ça vient avec la mort. C'est dans le processus normal de légendification; il faut mourir au préalable. C'est une règle. Posthume. Pendant longtemps, les gens n'avaient pas d'autre choix que de mourir pour devenir des légendes.»

Tandis que Fred dépucelle nos cousins avec sa menteuse en leur apprenant que le bedeau de Saint-Élie se branlait le cordon dominical à la main, il leur sert la mort en sous-main, jouant les fous du village qui détiennent de grandes vérités sans le savoir.

Mi-conteur, mi-philosophe, mi-fou, mi-humoriste, peu importe l'organe vital qui l'emporte sur les restes, quand on se fait barouetter du bord de la vie pour aller renifler de l'autre bord, ça prend quelqu'un de solide pour nous tenir la main. Avant de passer au compteur, on passe au conteur.

Le lendemain matin, j'ai rendez-vous avec Thierry Le Roi, un autre énergumène, mi-conteur, mi-philosophe, mi-républicain, mi-historien. Ami et passionné du Père-Lachaise (www.appl-lachaise.net), Thierry nous fait balader au cimetière, de légendes en légendes, dans une formule visite-spectacle qui défie le lugubre novembre. Au jardin des claqués, qui accueille le tiers des visiteurs de la tour Eiffel chaque année — soit deux millions —, les grosses pointures ne manquent pas, parties les pieds devant, comme le veut la tradition.

C'est précisément pour attirer les foules qu'on a fait entrer des célébrités au Père-Lachaise (on a même transféré Molière et Lafontaine, morts au XVIIe siècle), cimetière boudé par la populace à l'époque de son ouverture, en 1804, extra-muros, à Paris. Les «peoples» attirent le peuple, même six pieds sous terre, et le Père-Lachaise devient le dortoir le plus couru en ville.

Je vous parle d'un temps

Pour nous, aujourd'hui, ce cimetière demeure le seul endroit où côtoyer des célébrités plus ou moins françaises et les appeler par leurs prénoms, Simone et Yves et Henri (Salvador, tout frais) y sont tous. Thierry Le Roi est à tu et à toi avec ces fantômes dans un semi-délire qu'on lui pardonne en souriant, s'adressant familièrement aux pierres tombales comme si elles y entendaient encore. Cette flânerie littéraire qu'il peaufine depuis quinze ans débute chez Marcel (Proust) et il aurait pu l'intituler «À la recherche du temps perdu»...

«D'ailleurs, prenez votre temps, dit-il. Si on ne prend pas son temps dans un cimetière, je ne sais pas où on le prendra.» Thierry Le Roi collectionne le souvenir de certains objets trouvés sur les tombes, comme cet inhalateur laissé sur celle de Proust, mort des suites de l'asthme à 56 ans. Un admirateur a eu cette attention posthume pour celui qui s'est longtemps couché de bonne heure.

Du côté de chez Honoré (de) Balzac, on ne s'étonne pas que l'auteur se soit ajouté une particule dans un pur élan de comédie humaine. Une plume orne sa tombe car il n'écrivait qu'à la plume de corbeau. Et on apprend qu'il venait piquer les noms de ses personnages ici, en se baladant au Père Lachaise, l'annuaire n'existant pas à l'époque. Il en aurait cueilli plus de deux mille sans droits d'auteur.

En face de chez lui, Gérard de Nerval, ce grand poète surréaliste et quelque peu fantaisiste, était réputé se promener aux Tuileries avec un homard attaché à un cordon bleu, comme animal de compagnie. «Un chien? Un chat? Quoi de plus ordinaire, narre Thierry. Alors qu'un homard porte les secrets de la mer.» Et ceux du Thermidor Médor, t'y as pensé?

C'est devant la dernière demeure de Jacques Plante, parolier de talent, que nous entamons une chanson de groupe avec l'épitaphe «Je vous parle d'un temps...», la première strophe de La Bohème que Plante composa et qu'Aznavour rendit populaire. «Chanter et rire dans les cimetières? Je n'y vois rien d'inconvenant si l'humour est la politesse du désespoir, tempère Thierry. En autant qu'il y ait du respect, les cimetières sont des endroits bien vivants. Et, comme disait Pierre Desproges, on peut rire de tout, de la guerre, de la misère, de la mort...» On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. Voilà ce qu'il disait, Desproges, enterré ici aussi, à quelques mètres de Chopin. La légende veut qu'une partie de ses cendres se soient envolées jusqu'au grand compositeur, une des dernières volontés de l'humoriste. On peut supposer qu'ils ont saupoudré généreusement.

Au détour des allées où la théâtralisation de la mort le dispute à la vanité des restes, où des cascades de minéral folichonnent avec la surenchère de végétal (80 % des visiteurs fleurissent la tombe de leur proche pour la Toussaint, veille de la fête des morts), de dalles moussues en racines noueuses qui émergent des souterrains, surgissent de grands noms de la mémoire de notre balade nécroromantique. Nous récitons quelques vers devant Apollinaire, lisons la chèvre de monsieur Séguin chez Daudet (j'ai fait Blanquette), écoutons Piaf nous chanter son Hymne à l'amour sur CD et Thierry Le Roi réussit à nous arracher les larmes en nous relatant la dernière conversation de la môme avec Cerdan. Si Dieu réunit ceux qui s'aiment, ces deux-là se sont retrouvés au-delà de tout doute. Ne reste qu'à croire en Dieu.

Âmes en peine

Une flânerie de quatre heures avec Thierry Le Roi ressuscite ce quelque chose de suranné et de délicieusement mélancolique enterré au fond de chacun et qui permet de marquer une pause, de prendre le pouls de la vie qui passe, fragile et contagieuse, mortelle et précieuse. Chez la poétesse Anna de Noailles, un petit mot à l'intérieur de son caveau résume: «Hélas, je n'étais pas faite pour être morte.» On la croit sur paroles.

Décédée d'une peine littéraire à 25 ans, la poétesse Élisa Mercoeur écrira «Qu'importe qu'en un jour on dépense une vie, Si l'on doit en aimant épuiser tout son coeur.» En voilà une qui ne s'est pas ménagée.

L'épitaphe de Musset, un poème en soi, est si longue qu'on comprend pourquoi les lettres étaient vendues en paquet de cent au XIXe siècle. Aujourd'hui, à 15 euros la lettre, les derniers mots gravés se résument parfois à «Enfin seul» (misanthrope), «Hélas!» (maso) ou «Poste restante» (cynique). Thierry Le Roi affectionne particulièrement «À mon tendre époux, sa femme reconnaissante» (volage ou joyeuse), toute en ambiguïté.

Quant à notre guide passionné d'art funéraire, il optera pour un «À tout de suite» sur sa tombe déjà réservée au Père-Lachaise. «Une vie ne suffira pas pour explorer ce cimetière, dit-il, les yeux brillants. Je souhaite poursuivre après...»

L'homme qui fait revivre les tombes nous laisse chez Colette, ma favorite, entourée de photos de chats et qui prétendait que la mort ne l'intéressait pas, «la mienne non plus», prenait-elle soin d'ajouter. «Paris est la seule ville au monde où il n'est pas nécessaire d'être heureux», a écrit celle qu'on surnommait la grande Colette. Ce n'est peut-être jamais aussi vrai qu'au Père-Lachaise.

cherejoblo@ledevoir.com

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Visité: le site www.necro-romantiques.com, sur les promenades commentées au cimetière du Père-Lachaise par Thierry Le Roi, un être à part qui séduit même les enfants. Outre sa flânerie littéraire, une visite des célébrités, une autre sur l'Égypte ou les francs-maçons sont disponibles. Si la vie vous intéresse.

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Trouvé: un blogue tout à fait passionnant pour les amants de Paris, millechosesaparis.com. Vous irez cliquer sur l'élément #004 en date du 23 juillet 2009, «Ignorer les stars au Père-Lachaise». On nous propose une promenade anarchique, munis d'un canard en plastique, d'une patate, d'une peau de chamois, d'une rose rouge et d'une pince-monseigneur. Prochaine fois... très amusant, on y rencontre Parmentier, Victor Noir (journaliste tué par le neveu de Bonaparte et réputé redonner la fertilité aux femmes... je vous dis pas où on frotte). Et vous passerez par la tombe d'Allan Kardec, la plus fleurie du cimetière, le père du spiritisme, devant laquelle, paraît-il, il faut faire trois voeux. Je n'en fais qu'un, mourir lucide et en santé.

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Aimé: Petit éloge de la vie de tous les jours, de Franz Bartelt (Folio 2 ¤ ). Tellement française et si joliment tournée, cette suite de récits, petits polaroïds sur la vie de tous les jours, plaisent par leur acuité. Ainsi, dans ce billet intitulé Le Jour des morts, l'auteur de romans policiers écrit: «Il y a un âge au-delà duquel la longévité n'est plus qu'une conduite scandaleuse. [...] Les vieux coûtent et ne rapportent pas. Le marché n'espère plus que dans leur dépouille. S'ils meurent, ils réintègrent le circuit commercial, soutiennent l'économie, sauvent des emplois et des professions artistiques, consomment du granit, de la pelle et de la pioche, du vase en duralumin, des vasques lestées, des tentures en velours noir, de la messe d'action de grâce, du chant mortuaire, des bougies, du repas de famille, avec galette et brioche, et ensuite, chaque année, deux ou trois potées de chrysanthèmes à douze boules, de ceux qui réaffirment que le souvenir n'a pas de prix. Mais ils ne meurent pas. Ils se calent devant la télévision et ne meurent pas.»

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