La marque de l'époque

En septembre 2002, la Gazette avait vertement dénoncé dans sa page éditoriale l'invitation à un tournoi de golf bénéfice que l'Union des citoyens de l'île de Montréal, rebaptisée Union Montréal depuis, avait adressée au nom du maire Gérald Tremblay à des entreprises qui, pour 250 $, se voyaient offrir des «rencontres intéressantes», y compris avec M. Tremblay lui-même.

Toujours prêt à s'amender, le maire avait alors expliqué qu'il avait confié à un groupe de travail le mandat d'examiner des formules de financement qui respectaient mieux l'esprit de la Loi sur le financement des partis politiques. De toute évidence, cette initiative n'a pas eu plus de suite que toutes celles que M. Tremblay dit avoir prises pour combattre la corruption depuis huit ans.

Il est vrai qu'il avait également demandé au ministre des Affaires municipales de l'époque, André Boisclair, de revoir le mode de financement des partis municipaux. Dans la mesure où le PQ avait lui-même recours à la technique du prête-nom pour contourner la loi, M. Boisclair était cependant bien mal placé pour régenter qui que ce soit.

Pendant des années, le Québec a prétendu se donner en exemple à la planète entière, alors que personne ici n'ignorait que le système instauré par René Lévesque en 1977 était devenu une véritable farce.

Quand des voix comme celle de l'ancien directeur général des élections, Pierre F. Côté, s'élevaient pour réclamer qu'on mette fin à cette hypocrisie, elles étaient accueillies par des cris de vierges offensées.

En avril 2005, un groupe de réflexion comprenant des personnes choisies par les trois partis politiques représentés à l'Assemblée nationale a été constitué à la demande de l'actuel directeur général des élections, Marcel Blanchet.

Après que tous les correctifs un peu musclés qu'il leur avait proposés eurent été rejetés par les partis, on pouvait lire en préface du rapport publié en novembre 2007: «Il est important de sauvegarder la confiance des citoyens du Québec dans notre système électoral et dans nos institutions démocratiques.» Un trait d'humour, sans doute.

***

Infatigable, le DGE a annoncé mardi la constitution, en collaboration avec l'Institut du Nouveau Monde, d'un «jury citoyen» qui, au terme d'audiences publiques, rendra jugement sur le mode de financement actuel et les mesures à prendre.

Consulter la population est sans doute une excellente chose. À une certaine époque, le premier ministre Charest s'est lui-même décrit comme «un apôtre de la consultation». Le problème est que les dés ont tout l'air d'être pipés.

Alors que les audiences devant le «jury citoyen» n'auront lieu qu'en janvier, le ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques, Claude Béchard, a déjà annoncé la présentation d'un projet de loi avant l'ajournement des travaux de l'Assemblée nationale, le 4 décembre. Bien sûr, il ne sera pas encore adopté et pourra toujours être amendé, mais les grandes orientations en seront déjà arrêtées.

Il devient réellement fascinant de voir les trésors d'imagination que déploie le gouvernement Charest pour éviter la tenue d'une enquête publique sur la corruption dans l'industrie de la construction qui, au-delà des révélations embarrassantes sur les contributions à la caisse du PLQ, deviendrait inévitablement le procès de nos moeurs politiques, trente ans après le coup de balai donné par René Lévesque.

Mardi, la présidente du Conseil du trésor, Monique Gagnon-Tremblay, a annoncé le plus sérieusement du monde l'adoption d'une nouvelle politique pour «s'assurer que les organismes publics ne contractent qu'avec des entreprises honnêtes». Il suffisait d'y penser.

Espérons que cet exemple sera contagieux. Ainsi, le ministre du Revenu pourrait édicter que seuls les contribuables honnêtes auront droit à un remboursement d'impôt. À l'inverse, sa collègue des Transports devrait réfléchir à la possibilité que les contraventions soient réservées aux automobilistes qui ne respectent pas les limites de vitesse.

***

Dans un livre paru en 2007, sous le titre Le Parti de René Lévesque. Un retour aux sources, un des principaux concepteurs de la Loi sur le financement des partis politiques de 1977, André Larocque, a écrit qu'elle était «la marque d'une époque». Des lois semblables avaient été adoptées ailleurs dans le monde, mais il s'agissait de «faire en sorte que la nôtre soit la meilleure de toutes».

C'était précisément là la marque de l'époque: même si tout n'a pas été un succès, le Québec rêvait de faire mieux et s'en croyait capable: qu'il s'agisse de santé démocratique, de zonage agricole ou encore d'assurance automobile. À tort ou à raison, ceux qui faisaient la promotion du projet souverainiste y voyaient également un saut qualitatif.

Peu importe quand le ressort a cassé ou s'il y a eu une série de cassures, le rêve a fait place à la démission, que symbolise très bien le faible taux de participation à l'élection municipale de lundi à Montréal.

Démission devant l'affaiblissement du poids politique du Québec, la détérioration de la situation du français, la désintégration du système d'enseignement public, la corruption des moeurs politiques. La nouvelle marque de l'époque semble être de gérer au mieux la médiocrité.

***

mdavid@ledevoir.com

À voir en vidéo