Prisonniers de la monarchie

Mardi, à la une du Globe and Mail de Toronto, on a servi aux lecteurs une petite photo du prince Charles, flanqué du premier ministre Stephen Harper et de la duchesse de Cornouailles. Le même jour, à la une du Daily Telegraph de Londres, on publiait une énorme photo du prince William. Force est de conclure que le palais de Buckingham a sciemment choisi d'annoncer que le prince William se rendra en Australie et en Nouvelle-Zélande l'année prochaine, à la demande de la reine Elizabeth, le jour même où le prince Charles débarquait au Canada.

Après avoir passé la majeure partie de ma carrière dans la fonction publique, j'avoue que je ne suis pas un adepte des conspirations lorsque l'incompétence peut expliquer une bourde. Néanmoins, il faut se demander pourquoi le palais de Buckingham a choisi ce moment précis pour en faire l'annonce.

Dans les pages intérieures du Telegraph, le journaliste Andrew Pierce expliquait que cette annonce montre que Sa Majesté mise désormais sur le prince William — un jeune homme qui ressemble fort à sa mère, feue la princesse Diana — pour assurer l'avenir de la monarchie. De plus, M. Pierce y remarquait le contraste entre la popularité du fils et l'impopularité du père. Le fait que M. Pierce écrive à ses lecteurs que la visite du prince Charles au Canada se déroulera la semaine prochaine, alors qu'elle débutait en fait cette semaine, n'est qu'un exemple de plus de l'impopularité du prince Charles.

Notre visiteur est le premier prince de Galles dans l'histoire de la monarchie britannique à atteindre l'âge de 60 ans sans être devenu monarque. Pendant un certain temps, beaucoup ont cru qu'il ne le deviendrait jamais. Et, il faut admettre en toute honnêteté qu'une majorité de Canadiens préféreraient que ce soit William plutôt que Charles qui succède à la reine. Or, je ne vois pas comment cela pourrait arriver, à moins que la reine (dont la mère a vécu jusqu'à l'âge de 101 ans) ne survive à son fils. Dans le cas inverse, il faudrait que le Parlement de Westminster et les Parlements des 15 autres monarchies du Commonwealth, y compris celui du Canada, légifèrent pour modifier l'ordre de succession.

Dans les jours précédant l'arrivée du prince Charles, plusieurs commentateurs du Canada anglais ont carrément prêché pour l'abolition de la monarchie au Canada. Même le chef libéral Michael Ignatieff est d'avis que cette institution est dépassée, comme en fait foi un article qu'il a écrit lors d'un séjour en Angleterre, en 1992. Cela semble pourtant tout aussi impossible, n'en déplaise à une majorité de Canadiens qui indiquent dans les sondages qu'ils préféreraient couper les liens avec la monarchie après la mort de la reine Elizabeth, des résultats évidemment fortement influencés par l'opinion des Québécois.

Conformément à la Loi de 1867 sur l'Amérique du Nord britannique (appelé aussi Acte de l'Amérique du Nord britannique): «À la reine continueront d'être et sont par la présente attribués le gouvernement et le pouvoir exécutif du Canada.» La reine (ou le futur roi) demeure donc notre chef d'État, comme le premier ministre Stephen Harper l'a récemment rappelé à la gouverneure générale.

Loin de modifier ces dispositions lors du rapatriement de notre Constitution, le premier ministre Pierre Trudeau a endossé la formule de modification proposée par les premiers ministres provinciaux. Aujourd'hui, conformément à l'article 41 de la Loi constitutionnelle de 1982, il faudrait l'accord unanime d'Ottawa et des provinces pour couper nos liens avec la monarchie. Après l'échec de l'accord du lac Meech, aucun gouvernement, y compris celui du Québec, ne souhaite entreprendre des négociations constitutionnelles. L'échec de l'accord de Charlottetown nous a appris que ce processus est interprété par tout le monde comme une invitation à présenter sa liste d'épicerie.

Pendant sa campagne contre l'accord du lac Meech, M. Trudeau avait dit qu'il nous léguait une Constitution qui devait durer mille ans. Un jour, les Canadiens comprendront la signification de cette déclaration. Aujourd'hui, soyons francs, la monarchie est là pour de bon.

nspector@globeandmail.ca

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

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