L'héritage du déni

Il n'y a pas à dire, le très indépendant directeur parlementaire du budget, Kevin Page, a de la suite dans les idées, et ce n'est pas la rebuffade que le premier ministre Stephen Harper lui a servie cet été qui le fera taire. Si les gouvernements actuel et futurs veulent éviter au Canada de s'enliser dans la boue des déficits, ils devront admettre que les dépenses et les taxes fédérales ne pourront rester ce qu'elles sont. Les premières devront être harnachées et les secondes, éventuellement augmentées. Ou une combinaison des deux.

M. Page a eu beau retourner dans tous les sens les chiffres de son dernier rapport, sa conclusion est la même depuis des mois. D'ici cinq ans, le gouvernement fédéral affichera un déficit structurel important. On ne parle pas ici de l'imposant déficit de 54 à 56 milliards qu'Ottawa affichera cette année. Ce déficit, comme celui de l'année prochaine, est conjoncturel. Il est dû à la crise économique et aux mesures de relance prises pour la juguler. La reprise économique et la fin des programmes ponctuels devraient suffire à en effacer l'essentiel, dit M. Page. Là-dessus, il s'entend d'ailleurs avec le ministre des Finances, Jim Flaherty.

Un déficit structurel est autre chose. C'est le manque à gagner qui finit par apparaître, crise économique ou pas. C'est le symptôme d'une architecture budgétaire rendue bancale, entre autres choses, par des décisions mal avisées. Comme celle de réduire la TPS de deux points de pourcentage, ce qui prive Ottawa d'au moins 10 milliards de dollars par année. Ce n'est pas le seul facteur, insiste M. Page. Il y a aussi les changements survenus dans notre économie durant la crise actuelle et le vieillissement de la population. Il reste cependant qu'en 2007-08, année d'entrée en vigueur de la seconde baisse de la TPS, le Canada était en situation d'équilibre et que, depuis, il ne l'est plus et que son déficit structurel va en augmentant.

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Le gouvernement Harper refuse de parler de déficit structurel. Il reconnaît qu'il ne renouera pas avec l'équilibre budgétaire dès 2013-14, comme promis, mais il jure qu'il y parviendra peu après. On se demande comment, car le déficit structurel dont parle M. Page atteindra 18,9 milliards en 2013-14, et ça, en s'appuyant sur des «projections relativement conservatrices», en supposant une économie complètement rétablie et l'arrêt à la date prévue de toutes les mesures de relance.

Ce constat est un appel à la lucidité, mais nos politiciens en auront-ils le courage? Ironiquement, seul le Bloc québécois, un parti qui n'aspire pas à gouverner, a présenté jusqu'à présent des propositions précises pour assainir les finances publiques fédérales. Le geste du Bloc est responsable, mais peu dangereux puisqu'on sait qu'il n'aura jamais les moyens d'imposer sa médecine.

Sans que cela excuse les autres partis, on est forcé de reconnaître qu'ils risquent davantage en jouant la carte de la franchise. L'électorat y réagit parfois étrangement. Parlez-en à la chef péquiste Pauline Marois ou à l'ancien chef adéquiste Mario Dumont. L'an dernier, alors que la première avouait devoir afficher un déficit et que le second prédisait des pertes à la Caisse de dépôt et placements, le chef libéral Jean Charest niait l'un et l'autre et engrangeait les votes.

L'appel au bien commun n'a pas toujours la cote non plus. À preuve, les conservateurs l'ont emporté en faisant appel aux intérêts particuliers de l'électeur, avec des crédits d'impôt pour le petit qui fait du sport et l'autre qui fait de la musique. Parler d'une hausse de taxes, même comme solution de dernier recours pour préserver les services publics, prend des allures suicidaires dans ce contexte.

Récemment, un conseiller de Michael Ignatieff a confié à la Presse canadienne que le chef libéral souhaitait avoir une «discussion mature» sur les finances publiques, y compris les taxes. La vigueur de la réaction a poussé les libéraux à nier cette dépêche. Le gouvernement, lui, profite de la frilosité de ses adversaires pour marteler son opposition aux hausses de taxes. Il prétend avoir un plan, mais on en ignore les détails.

Et les médias n'aident pas toujours. Parlez-en cette fois à Stéphane Dion, qui a dû reculer après avoir refusé, l'an dernier, de s'engager à ne pas afficher un déficit. Stephen Harper, lui, n'a pas hésité à prendre un tel engagement et peu de gens le lui ont reproché.

Refuser de faire face à la réalité équivaut cependant à pelleter nos problèmes dans la cour des générations futures. Le fardeau qu'on leur léguera d'ici 2013-14 atteindra 164,7 milliards, un poids qui continuera de s'accroître par la suite si rien n'est fait.

Parenthèse

La semaine dernière, je mentionnais que, pour se défendre des accusations de favoritisme, le gouvernement conservateur disait que le choix des projets d'infrastructure était fait en concertation avec les provinces et les municipalités. Un courageux fonctionnaire me dit que c'est faux, surtout pour ce qui est du Fonds de stimulation des infrastructures. «Les provinces et les municipalités font une liste des projets qu'elles aimeraient voir réaliser, mais c'est le ministre qui approuve en définitive. La province peut soumettre une liste de 500 ou 1000 projets, mais il est bien possible qu'une majorité de ceux qui se retrouvent dans les circonscriptions conservatrices soit approuvée.»


mcornellier@ledevoir.com

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